Présentation: Les restes d'une maison

Par Martin Jalbert

La bibliothèque de Gaston Miron, se souvient Marie-Andrée Beaudet, avait les dimensions d’une maison. Chaque pièce de l’appartement contenait son univers littéraire – la poésie dans le salon, l’histoire dans le sous-sol, le roman étranger dans la cuisine. Loin d’être anodine, cette distribution des pièces et des sections inscrit dans l’espace, littéralement, la pluralité des rapports au livre, des postures de lecture, formule qu’il est permis ici de prendre à la lettre en imaginant le corps lecteur dans la diversité des positions qu’offrent un logement et son habitation quotidienne.

La banque de données présentée ici témoigne du démantèlement, obligé et posthume, d’une bibliothèque : sortis de l’appartement du poète, les livres se trouvent transformés en références bibliographiques. Du reste, nous avons, pour faciliter la consultation, détruit les divisions de la bibliothèque-maison. Peut-être faudra-t-il donc accorder d’autant plus de valeur à cette bibliothèque virtuelle qu’elle contient les restes d’une Alexandrie personnelle. On y trouvera sûrement de multiples utilités. Aussi, les effets que ces données peuvent produire sont-ils imprévisibles, celui par exemple de faire voir diverses facettes du lecteur mironien : entre le curieux client de petites librairies se choisissant d’obscurs bouquins et le lecteur des mémoires de ses adversaires politiques, j’avoue, quant à moi, avoir un faible pour le Miron annotant sa Flore laurentienne et son Guide des oiseaux, écolier appliqué, frère lointain, en plus studieux, de Nicole et André Ferron.

L’inventaire de la bibliothèque personnelle de Gaston Miron a été réalisé par Marie-Andrée Beaudet avec la collaboration de Chantal Saint-Louis et d’Annie Cantin.

La bibliothèque de Gaston Miron: Circonstances et bilan d'un inventaire¹

Par Marie-Andrée Beaudet

Gaston Miron ne faisait pas exception à la règle qui veut que les écrivains aient un rapport particulier aux livres, à la lecture. Tout au long de sa vie, il a aimé vivre dans la présence physique des livres. Que ce soit dans la petite chambre encombrée de piles de journaux et de livres qu'il occupa rue Saint-André ou dans les appartements plus vastes qu'il habitera plus tard, au Carré Saint-Louis, rue Saint-Hubert ou boulevard Saint-Joseph, l'espace de vie intime – comme l'espace de vie publique – ne se concevait pas pour lui sans la présence de l'imprimé, sans la présence des livres.

Cette passion ne lui était pas venue de l'enfance. À Sainte-Agathe, dans les années 30, les familles ouvrières ne possédaient pas de bibliothèque, encore qu'il aimait à se rappeler les titres des deux livres que la famille possédait et que sa mère leur lisait et relisait les soirs d'hiver et qui l'avaient, enfant, tant fait rêver : Geneviève de Brabant par le Chanoine Schmid (publié chez Beauchemin en 1926) et L'enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet de l'abbé Jean-Baptiste Proulx (publié chez le même éditeur en 1892 et très souvent réimprimé par la suite). Mais il n'empêche que pour l'essentiel, ce goût, ce besoin des livres, il se l'était en quelque sorte donné à lui-même, comme d'ailleurs beaucoup d'intellectuels québécois de sa génération. Fernand Dumont, dans son autobiographie, Récit d'une émigration (Boréal, 1997), relate une expérience similaire.

Son métier d'éditeur favorisa sans nul doute sa passion, mais les livres anciens l'intéressaient tout autant que les livres fraîchement sortis des presses. Rien ne lui plaisait tant que la tournée des librairies d'occasion, à Paris, à Montréal ou à Québec. Alors que sa bibliothèque débordait littéralement, que les livres s'entassaient autour de son bureau en pyramides menaçantes, que dans la cave des livres dormaient dans des caisses faute d'espace, il demeurait sans cesse à l'affût des éditions rares, des trouvailles. Il y avait certes une âme de collectionneur en lui.

Au fil des ans, il avait ainsi accumulé une importante collection de livres et de revues à laquelle il était très attaché. Une bibliothèque de près de 8 000 livres. Toutes les pièces de l'appartement que nous occupions sur le boulevard Saint-Joseph étaient garnies de livres et chaque pièce présentait pour ainsi dire ses domaines de spécialisation. Dans son bureau, se retrouvaient les dictionnaires et ouvrages de référence, les essais littéraires, les biographies et les ouvrages en sciences humaines, ceux qui lui étaient le plus précieux, ceux qu'il consultait le plus souvent (pour l'essentiel des études à caractère linguistique ou politique). La poésie française et étrangère logeait au salon. Le roman étranger, en édition courante, dans la salle à manger. La poésie québécoise, dans mon bureau, les répertoires de chansons et les livres pratiques d'ornithologie, de faune et de flore canadiennes, dans la cuisine. Les livres d'histoire du Québec et du Canada au sous-sol dans un espace aménagé à cette fin. Même la chambre avait été réquisitionnée tant les livres s'accumulaient et tant l'espace manquait. Se trouvaient rangés là les romans québécois en édition courante et les collections de poche « BQ » et « Typo ». Le regard qui cherche à dominer la scène voit se dessiner là une sorte de géographie intime qui distribue, classe et organise spatialement la présence des livres au gré des activités, des besoins et selon une logique propre à une sensibilité, à une personnalité.

Comme il n'était pas possible, pour diverses raisons, de conserver en l'état cette prodigieuse bibliothèque, un inventaire s'imposait. Outre le fait qu'en littérature québécoise, les inventaires de bibliothèques d'écrivains sont rares, la position centrale occupée par Gaston dans la littérature québécoise durant près de cinquante ans, à titre d'écrivain, d'éditeur et d'animateur culturel, ainsi que l'importance de sa bibliothèque, suffisaient à justifier le projet.

Le temps et les moyens financiers manquant, j'ai résolu, sur les conseils de bibliothécaires et d'archivistes, de procéder à un inventaire sur photocopie². L'opération menée en avril 1997 avec l'aide d'Annie Cantin et de Chantal St-Louis a permis de retracer quelques livres annotés, peu nombreux cependant. Une exception de taille, toutefois: un exemplaire du Journal. 1953-1956 de Witold Gombrowicz, acheté à l'automne 1964, année même de la publication de la traduction française chez Julliard³. L'inventaire a aussi permis de constituer un important corpus de livres dédicacés (plus de 1 500 livres) dont Emmanuelle Miron et moi avons fait don à la Bibliothèque nationale du Québec. La liste des titres a été jointe au fonds d'archives que Gaston avait constamment enrichi depuis les années 1970 jusqu'à sa mort . Pour le moment, les livres eux-mêmes demeurent inaccessibles, mais un jour peut-être, lorsque la Grande Bibliothèque sera devenue réalité, cette collection pourra être symboliquement mise à l'honneur. Nous avons également, Emmanuelle et moi, offert à la bibliothèque de la Fondation Lionel-Groulx la collection de livres d'histoire.

L'inventaire sur papier ne pouvait constituer qu'une première étape du projet puisque s'il avait le mérite d'assurer la conservation des données, il rendait difficiles la consultation et la recherche. Une subvention de la Faculté des lettres de l'Université Laval a permis de faire informatiser les renseignements recueillis. Chantal Saint-Louis et Annie Cantin ont conçu et réalisé techniquement la constitution de la banque de données.

Le travail de compilation est maintenant terminé. La banque est en opération sur le présent site Internet. Elle est bien sûr d'abord destinée aux chercheurs. La malléabilité et la richesse de l'instrument offrent des possibilités que n'aurait jamais pu offrir un support traditionnel. On peut interroger la banque, croiser certaines données, établir des courbes selon des méthodes statistiques et recueillir ainsi de précieux renseignements non seulement sur les lectures de Gaston Miron, mais également, par l'analyse par exemple du corpus de livres dédicacés, sur ses relations littéraires et sur la position qu'il occupait dans le champ littéraire québécois, et francophone.

NOTES

  1. Une première version de ce texte a été présentée lors du Colloque « Gaston Miron ou la marche à l'amour...en poésie » (tenu à l'Université de Toronto les 6, 7 et 8 novembre 1998) et publiée dans le dossier « Gaston Miron, un poète dans la cité », Études françaises, vol. 35, nos 2-3, 1999, p. 179-182.

  2. Le Centre de recherche en littérature québécoise de l'Université Laval (CRELIQ), devenu depuis le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ), a assumé les frais de location de l'appareil ainsi que le coût des rames de papier.

  3. Pour en savoir davantage sur cet exemplaire annoté et sur les relations entre les deux écrivains, voir de Jozef KWATERKO, « Miron et Gombrowicz : un entre-dialogue complice », suivi de deux appendices : I. de Marie-Andrée BEAUDET : « Miron, lecteur de Gombrowicz » et II. de Rita GOMBROWICZ : « Miron et le Journal de Gombrowicz », dans Cécile CLOUTIER, Michel LORD et Ben-Zion SHEK, (dir.), Miron ou la marche à l’amour, Montréal, Hexagone, 2002, p. 183-199.
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