Appel de communications pour la journée d’étude "Queering VLB. Lire Beaulieu contre Beaulieu ?"

Appel de communication
CRILCQ

Dates prévues de la journée d'étude : 26 et 27 août 20211

Organisée par Karine Rosso et Kevin Lambert pour la Société d’études beaulieusiennes (SEB) avec la collaboration du le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ).  

Les œuvres de Victor-Lévy Beaulieu nous laissent bien souvent, après la lecture, une impression tenace de trouble. Ce trouble, confusion due aux contradictions innombrables et vertigineuses des textes, est parfois d’ordre moral, d’autres fois d’ordre intellectuel, toujours d’ordre esthétique. Les niveaux de réalité s’emboîtent, et on ne saurait faire trop rapidement confiance aux narrateurs de ces « romans fantasmatiques2». Malgré les tentatives de réduction, d’explication, de justification, d’interprétation et de condamnation auxquelles s’est appliquée la critique littéraire, cette sensation, ce trouble, demeure aussi irréductible qu’un noyau atomique à partir duquel se déploierait cette écriture de l’abject, cette énonciation qui, sans cesse, endosse le pire. La représentation du monde proposée – mais la notion de « représentation », ici, peut-elle encore nous venir en aide, tant la réalité nous est présentée par le filtre de la perception délirante et onirique des personnages ? – semble digne du « point de vue de Satan », auquel François Ricard rattache le travail de Milan Kundera. Selon le critique, cette œuvre « n’offre aucune connaissance si ce n’est celle de la relativité, je dirais presque de la théâtralité de toute connaissance (même poétique, même onirique) ; elle n’affirme rien, si ce n’est l’insuffisance et donc l’impertinence de toute affirmation […] ; bref, elle me ramène à […] la conscience qu’à toute réalité se mêle autant d’irréalité, que dans tout ordre subsiste un désordre encore plus profond3 ». Empruntant ce « point de vue de Satan », les narrateurs de Beaulieu disent tout et son contraire, et disent qu’ils le disent. Leur narration introduit un brouillage dans le sens en plaçant ce dernier sous le signe de la prolifération folle, de l’enflure, de la surenchère qui le suspend et le met en doute à la fois.            

Ce trouble, qui peut être d’ordre politique, touche aussi le traitement de la sexualité et de l’identité de genre dans l’œuvre. Sous le signe de l’excès et du mauvais goût, les romans de Beaulieu n’en demeurent pas moins fascinés par la force des pulsions désirantes, dans ce qu’elles ont parfois de plus violent. Les interstices qui existent entre les genres, entre les sexes sont l’objet d’un incessant questionnement dans ces œuvres. Aucune identité, aucun niveau de réalité n’est tout à fait stable chez l’écrivain. Des organes sexuels « évirés » de Satan Belhumeur aux relations homoérotiques qu’entretient Abel Beauchemin avec les personnages de Moby Dick dans Monsieur Melville, l’œuvre est fascinée par les zones grises des identités sexuelles et demeure imperméable aux catégories habituelles : « homo », « hétéro ». La perversion est partout, et l’écriture tangue entre une fascination joyeuse et une répulsion qui n’est pas toujours politiquement correcte. N’en demeure pas moins que les signes de la domination patriarcale sont souvent violemment mis à mal, dénoncés dans L’Héritage, castrés dans Les grands-pères, symboliquement émasculés dans Satan Belhumeur ou dévorés en l’incarnation du cadavre paternel dans James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots.            

Malgré le numéro des Cahiers Victor-Lévy Beaulieu portant sur « Le sexe et le genre » (no 4, 2014), peu de lectures queer ont été faites de l’œuvre de l’écrivain québécois. Ses romans, après tout, s’y prêtent peut-être mal : on pourrait rapidement diagnostiquer, sous les différentes mises en scène grotesques, une forme d’homophobie, voire de machisme, à peine masquée. L’œuvre est de mauvaise foi, et nous croyons qu’une mauvaise foi analogue est nécessaire à l’interprétation de ses figures et de ses motifs queer. Les Anglo-Saxons ont une tradition de lecture qui demeure méconnue au Québec : celle du « queering », une approche critique visant à proposer des analyses littéraires, à partir des théories queer, de textes d’écrivain.e.s (Agatha Christie4, E. M. Forster5, les frères Grimm6) ou de corpus (le gothique anglais7, la Renaissance8) qui ne semblent pas s’y prêter à priori, soit parce qu’ils proposent des configurations stéréotypées de la différence sexuelle, soit parce qu’ils paraissent, à la première lecture, hétéronormés, voire sexistes ou homophobes. Avec ces différents ouvrages et collectifs, c’est la lecture qui devient transgressive. La démarche vise à renouveler la critique universitaire des différents corpus par l’inventivité des interprétations en y jetant le pavé du genre. Gérondif ou présent continu, la forme verbale anglaise en -ing met l’accent sur la dimension active de ce mode de lecture, sous-entendant par le fait même que l’objet de l’action n’aurait pas été queer à l’origine. Faire le « Queering » de tel ou tel livre suggère donc un processus en cours et dénote l’inachèvement de cette tâche. Les démarches, les thèmes, les questions posées, les critiques formulées, nourries au close reading, sont innombrables et différentes d’un.e auteur.e à l’autre. En ne considérant pas les catégories « homme » et « femme » comme des axiomes, par exemple, on peut se demander ce qui « fait » un homme et une femme dans le système discursif d’une œuvre, ou encore douter des fondements de ces catégories et être attentif aux nuances, aux déraillements de la norme, à ce qui dépasse les déterminations attendues. Il s’agit, pour le dire avec Eve Kosofsky Segdwick, d’être à l’écoute de ce « réseau ouvert de possibilités, d’intervalles, de chevauchements, de dissonances et de résonnances, de replis, de manque et d’excès de signification qui apparaît lorsque les éléments constituant la sexualité ou le genre d’une personne ne sont pas considérés […] comme signifiant de manière monolithique9».            

Ces ouvrages ou collectifs reposent sur une hypothèse anti-disciplinaire et joyeuse : « la théorie queer n’[aurait] aucun objet textuel d’étude identifiable à priori10», ce qui revient à dire que toute œuvre littéraire, du moins en principe, peut être l’objet d’une analyse queer – proposition que tend à confirmer la variété des corpus auxquels s’intéressent ces publications.             Nous proposons, ici, de faire à Beaulieu le coup du genre. De cartographier les représentations divergentes des identités sexuelles et de genre dans son œuvre, d’une part, mais aussi d’interpréter les manières (provocatrices ? problématiques ? séditieuses ? libératrices ?) dont elles sont traitées dans l’espace de la fiction. Et si nous ne trouvons pas de représentations qui nous satisfassent, à nous de tordre ces textes par la création, l’enquête littéraire11, la « lecture contrauctoriale12» ou « post-textuelle13». Car l’acte « performatif de lecture14 » permet aussi, comme l’articule Sophie Rabau, de lire contre l’auteur et de mettre en place une « pensée autre du texte15». Un acte de mauvaise foi, de trahison – seules formes d’hommage qu’on puisse faire à une œuvre qui élit ces valeurs comme fondements de l’acte littéraire – qui vise tout de même à se mettre à l’écoute des excès, des débordements et des digressions folles de l’écrivain québécois. Cette journée d’étude se veut donc le lieu pour aborder, aussi bien dans une perspective critique le traitement de la sexualité et de l’identité de genre dans l’œuvre, que, dans une perspective pratique (réflexive, philosophique), des mécanismes d’écriture qui se prêtent à une lecture queerisante de l’œuvre de Beaulieu. Le but est d’initier et de poursuivre les réflexions sur l’écriture beaulieusienne, de même que sur la portée transgressive de cette écriture, sur ses jeux esthétiques, ses effets de lecture et les rapports de l’écrivain à l’institution. Sans que cette liste ne soit exhaustive, les œuvres suivantes pourraient être abordées :  

  • La Nuitte de Malcomm Hudd (1969)
  • Jos Connaissant (1970)
  • Un rêve québécois (1972)
  • Oh Miami Miami Miami (1973)
  • Satan Belhumeur (1981)
  • Monsieur Melville (1984)
  • L’Héritage (1991)
  • Je m’ennuie de Michèle Viroly (2005)
  • Se déprendre de soi-même: Dans les environs de Michel Foucault (2008)
  • Bibi (2009)
  • Antiterre (2011)

Comité organisateur

Kevin Lambert (CRILCQ, Figura, Université de Montréal) et Karine Rosso (IREF, Université de Sherbrooke)  

Les propositions de communication (maximum 250 mots) doivent être envoyées au plus tard le 2 mars 2021, accompagnées de vos coordonnées complètes et du nom de votre institution d’attache à societedetudesbeaulieusiennes@gmail.com

Notes de bas de page

  • 1. Le déroulement des journées d’étude se fera majoritairement « en présentiel », sauf si les mesures sanitaires énoncées par la santé publique nous obligent à procéder autrement. Une formule hybride ou entièrement en ligne pourra être mise en place, le cas échéant.
  • 2. Jacques PELLETIER, Victor-Lévy Beaulieu, l’homme-écriture, Montréal, Nota Bene, 2012, p. 201.
  • 3. François RICARD, « Le point de vue de Satan », La littérature contre elle-même, Montréal, Boréal, 1985, p. 31.
  • 4. J. C. BERNTHAL, Queering Agatha Christie : Revisiting the Golden Age of Detective Fiction, Norwich, Palgrave Macmillian, 2016. 
  • 5. Robert K. MARTIN et George PIGGFORD (dir.), Queer Forster, Chicago et Londres, The University Press of Chicago, 1997. 
  • 6. Kay TURNER et Pauline GREENHILL (dir.), Trangressive Tales : Queering the Grimms, Detroit, Wayne State University Press, 2012. 
  • 7. Max FINCHER, Queering the Gothic in the Romantic Age : the Penetrating Eye, Basingstoke et New York, Palgrave Macmillian, 2007. 
  • 8. Jonathan GOLDBERG (dir.), Queering the Renaissance, Durham et Londres, Duke University Press, 1994. 
  • 9. Eve KOSOFSKY SEDGWICK, « Queer and now », The Routledge Queer Studies Reader, Londres et New York, Routledge, 2013, p. 8. Passage original : « the open mesh of possibilities, gaps, overlaps, dissonances and resonances, lapses and excesses of meaning when the constituent elements of anyone’s gender, of anyone’s sexuality aren’t made (or can’t be made) to signify monolithically ». Nous traduisons.
  • 10. Robert K. MARTIN et George PIGGFORD, « Introduction », Queer Forster, Op. Cit., p. 7. Passage original : « queer theory has no readily identifiable textual object of study ». Nous traduisons.
  • 11. On pense aux travaux de Pierre Bayard.
  • 12. Sophie RABAU, « Introduction : Pour (ou contre) une lecture contrauctoriale ? », Lire contre l’auteur, Vincennes, Presses Universitaires de Vincennes, 2012, p. 5-12.
  • 13. Voir « Post-scriptum à une méthode post-textuelle » par Jean-Louis CORNILLE, dans Acta fabula (novembre-décembre 2012, vol. 13, n°9) et Franc SCHUEREWEGEN, Introduction à la méthode postextuelle, L’exemple proustien, Paris, Classiques Garnier, coll. « Théorie de la littérature », 2012.
  • 14. Wolfgang ISER, L’acte de lecture, théorie de l’effet esthétique, trad. fr. Bruxelles, Mardaga, coll. « Philosophie et Langage », 1976.
  • 15. Franc SCHUEREWEGEN, op. cit., p. 6.

Publié le 26 octobre 2020 par Caroline Villemure

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