Appel de textes – Revue Fémur

Appel de textes
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Problématique : « Le travail dans la littérature québécoise contemporaine »

« Le travail, c’est bien une maladie, puisqu’il y a une médecine du travail », disait Coluche en 1995. Au-delà de l’humour, la citation révèle une conception négative du travail et affirme l’exact opposé de l’adage populaire « le travail, c’est la santé ». En effet, avec l’industrialisation d’abord, puis avec l’essor du néolibéralisme et la précarisation récente de l’emploi, le travail est plus souvent perçu comme une source de souffrance qu’un vecteur de bien-être. Au tournant des années 1980 en France, Dominique Viart parle d’un réveil de la littérature du travail (2011) qui « accuse autant qu’[elle] met en forme une idée de perte généralisée, dont l’aboutissement est la précarité grandissante – du travail et de l’expérience humaine qu’il génère » (David, p. i). Alors que le constat est sensiblement le même de l’autre côté de l’Atlantique, il est très peu question de « la job » dans la critique littéraire québécoise. C’est à cette question de la représentation (ou de l’absence de représentations) du travail dans le théâtre, la poésie, la bande dessinée, l’essai et le roman québécois que le premier numéro de FÉMUR sera consacré.

De Jean Rivard le défricheur aux Pensées pour jours ouvrables de Bureau Beige (2017) en passant par Le cassé (1964), Môman travaille pas, a trop d’ouvrage (1976) et les nombreux romans historiques qui prennent pour décor un Québec ouvrier du siècle passé, le travail prend plusieurs formes et occupent différentes fonctions (narratives, identitaires, idéologiques, critiques) qui ont surtout été étudiées sous l’angle de la sociocritique et de la sociologie. Central à certaines conceptions féministes (Toupin, 2014) et marxistes de la société, le travail (et son envers le chômage, par exemple) conserve en effet, dans les œuvres et dans la critique littéraire québécoise, une profondeur historique qui en fait un objet politique ou à tout le moins, un objet qui problématise les liens entre littérature et politique. À ce titre, le joual, qui domine les représentations des milieux populaires à Parti pris notamment, illustre bien cette jonction entre projet littéraire et projet politique (marxisant), à l’horizon d’une poétique du travail spécifique. Des décennies plus tard, des questions similaires, à propos de l’engagement de l’oeuvre et de l’écrivain, de l’oralité et de la fonction critique de la littérature, se posent à la lecture de l’oeuvre romanesque et poétique d’Érika Soucy (Les murailles, L’épiphanie dans le front), des Confessions d’un cassé (2015) ou des Contes du travail alimentaire (2011), mais aussi d’un texte comme Retraite de Renaud Jean (2014), qui opère une critique de la doxa économique par l’entremise du motif de l’ennui et de la retraite.

Suivant en cela les changements économiques qui amènent de nouvelles « normes » et « formes » de travail, un grand nombre de Québécois⋅es se trouvent dans l’obligation d’occuper des emplois atypiques (pigiste, travail « par projets », contrats, temps partiel, intérim, stages, travail « au noir », à domicile, de nuit, etc.). Quelle place les œuvres québécoises contemporaines réservent-elles à ces travailleurs⋅euses précaires ? Quel portrait les textes dressent-ils de la main d’oeuvre issue des régions plus éloignées, dont les possibilités d’avenir sont dictées par les réalités propres au territoire habité ? Et qu’en est-il des femmes qui, malgré leur « présence accrue sur le marché du travail depuis le dernier siècle », assument toujours « les deux tiers des corvées domestiques » (Hamrouni, p. 2) ? Entendu comme l’ensemble des activités et des soins prodigués pour assurer le maintien du bien-être d’une personne, le care rendu par les femmes fait-il l’objet de représentations dans la littérature québécoise ? S’apparente-t-il à une forme de travail ou est-il plutôt décrit en termes de choix personnel, voire de vocation propre à la gent féminine ?

Sur les plans esthétiques et poétiques, les littératures du travail soulèvent également plusieurs interrogations. Perçu comme routinier, le quotidien des travailleurs⋅es laisse parfois difficilement place à l’événement et appelle une langue répétitive ou technocratique. Comment les oeuvres s’accommodent-elles de cette monotonie ou, au contraire, de la contrainte de la productivité tous azimuts ? Existe-t-il, au sein de certains projets littéraires, « un caractère expérimental [qui s’efforce de traduire] la “novlangue néolibérale” (Krzywkowski, p. 73) » ? Conjointement à la question de l’écriture se pose celle du rapport à la réalité : certains genres sont-ils privilégiés pour relater l’expérience du travail (romans historiques, formes hybrides, formes dramatiques, fictions documentaires, biographies, récits, témoignages, etc.) ? Quelle valeur l’institution leur accorde-t-elle ; y a-t-il un « coût symbolique » élevé aux représentations du travail ? Enfin, au-delà du projet de représentation, les littératures du travail comportent-elles d’autres visées ? Quelle conception de la littérature et de ses « pouvoirs » mettent-elles en jeu ?

Plusieurs axes peuvent être explorés (liste non exhaustive) :

 

 

 

  • Représentations du care comme forme (ou non) de travail
  • L’envers du travail : le chômage, l’ennui, l’errance, l’improductivité, le retrait (temporaire ou définitif)
  • Négativité du travail : mort, dépression, aliénation, domination, exploitation, souffrance physique et psychologique, etc.
  • Cartographies du travail : présence et importance du territoire (Grand Nord, Abitibi, Eeyou Istchee, forêt, etc.), de la ville, de la banlieue
  • Travail de la fiction, travail du texte, pouvoirs de la fiction (storytelling)
  • Circulation d’idées, de topoï, de stéréotypes, de discours et de représentations du travail dans plusieurs sphères/productions discursives
  • Enjeux poétiques : oralité, choix génériques, explorations langagières
  • Enjeux institutionnels/de champs - Le travail et la critique littéraire (approches, œuvres, etc.
  • Liens entre travail et économie (en littérature), entre littérature et économie, littérature et sociologie
  • La question de l’engagement, de l’implication, de l’éthique littéraire
  • Analyse comparative des représentations du travail dans plusieurs littératures
  • Tensions entre le travail manuel et le travail intellectuel (dont celui de l’écrivain)
  • Étude des dimensions et de l’intertexte idéologiques
  • Enjeux métacritiques : le travail universitaire, le travail critique, la signification du travail sur le travail

 

 

 

Les textes proposés doivent porter sur des textes contemporains et être inédits. Ils peuvent prendre la forme d’essais ou d’analyses (3500-6000 mots). Ils peuvent être rédigés en français ou en anglais et doivent être soumis par courriel à l’adresse suivante : femur.lepied@littfra.com. Fémur réservera également une place à des textes de qualité dont la thématique ne correspond pas à celle du numéro. Tous les auteurs qui verront leur texte sélectionné pour la publication s’engagent à procéder à un travail de réécriture en collaboration avec le comité scientifique

Date de tombée : 30 mai 2018.

BUREAU BEIGE, Pensées pour jours ouvrables, Moult Éditions, Montréal, 2017, 138 p.

DAVID, Anne-Marie, Le roman sans projet. Représentations du travail et de la débâcle industrielle dans la littérature française contemporaine, thèse de doctorat, Département des littératures de langue française, Université de Montréal, 2016, 311 p.

GÉRIN-LAJOIE, Antoine, Jean Rivard, le défricheur, Boréal, Montréal, 2006 [1874], 504 p.

HAMROUNI, Naïma, Le care invisible : genre, vulnérabilité et domination, thèse de doctorat, Département de philosophie, Université de Montréal et Université catholique de Louvain, 2012, 275 p. JEAN, Renaud, Retraite, Boréal, Montréal, 2014, 191 p.

KRZYWKOWSKI, Isabelle, « Travail en noir : le travail dans le roman policier contemporain », Raison publique, n° 15, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2011, p. 67-81.

LEFEBVRE, Pierre, Confessions d’un cassé, Boréal, Montréal, 2015, 159 p.

RENAUD, Jacques, Le cassé, Éditions Parti pris, Montréal, 1964, 126 p.

ROBERGE, Guillaume-Van, Les contes du travail alimentaire, Éditions Rodrigol, Montréal, 2011, 105 p.

SOUCY, Érika, Les murailles, VLB éditeur, Montréal, 2016, 150 p.

SOUCY, Érika, L’épiphanie dans le front, Éditions Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2012, 71 p.

THÉÂTRE DES CUISINES, Môman travaille pas, a trop d’ouvrage, Éditions du Remue-ménage, Saint-Lambert, 1976, 78 p.

TOUPIN, Louise, Le salaire au travail ménager : chroniques d’une lutte féministe internationale (1972-1977), Éditions du Remue-ménage, 2014, 451 p.

VIART, Dominique, « Écrire le travail : vers une sociologisation du roman contemporain ? », Raison publique, n° 15, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2011, p. 13-34.

Publié le 5 mars 2018 par Isabelle Tousignant

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