Appel de textes – Revue Postures, numéro 28

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Appel de textes

Dossier « Paroles et silences : réflexions sur le pouvoir de dire » 

Numéro 28, Automne 2018

Date de tombée : 30 juin 2018

Postures est la revue des étudiantes et étudiants du Département d’études littéraires de l’UQAM. 

Autobiography is a wound where the blood of history does not dry.

Gayatri Chakravorty Spivak (1992, 172)

En 1988, Gayatri Spivak fait paraître le célèbre essai « Can the Subaltern Speak ? », questionnant de fait la place, mais surtout la valeur accordée à la parole des non dominant.e.s. Ce texte fondateur dans le champ des subaltern studies pose les questions suivantes : « qui parle ? », « pour qui ? » et « à quelles fins ? » – indiquant déjà la thèse principale des théories contemporaines du point de vue situé, c’est-à-dire que la position occupée par un sujet détermine son interprétation de la réalité sociale (Harding 1991, 1993, 2004 ; Hill Collins 1990). Privés de l’accès à la prise de parole, « [l]es "autres" du discours dominant n’ont pas de mots ni de voix pour élaborer leur propre portrait ; ils sont réduits à être ceux "pour qui on parle", pour qui parlent ceux qui possèdent le pouvoir et les moyens de parler » (Bahri 2006, 308-309).

En se questionnant sur la distribution de la parole, Spivak rejoint des questions que soulevait déjà Michel Foucault en 1971 avec L’ordre du discours, dans lequel il interroge les conditions d’accès à l’espace de la parole, mais aussi les dynamiques d’exclusion sur lesquelles le discours, en tant que système de pouvoir, repose. Il lance alors l’hypothèse que le discours est en fait une institution, une structure. Il existe, avance Foucault, plusieurs procédures de contrôle du discours. Si celui-ci est troué d’interdits, c’est qu’il joue un rôle vital dans la construction des dynamiques sociales : « le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer » (Foucault 1971, 12). Ainsi, plus qu’un simple organe de représentation, le discours devient un outil du pouvoir ; investir l’ordre du discours revient à poser un acte subjectif qui approche le sujet parlant du pouvoir. Les champs du discours ne sont pas tous « ouverts et pénétrables » (Foucault 1971, 39) de la même façon et, évidemment, les plus susceptibles de mener au pouvoir sont aussi les plus sélectifs. Les processus de contrôle sont mis en place pour préserver et limiter l’accès à ces régions différenciantes du discours, provoquant non pas une réduction dans ses propos, mais une diminution du nombre de sujets parlants : « il s’agit de déterminer les conditions de l[a] mise en jeu [des discours], d’imposer aux individus qui les tiennent un certain nombre de règles et ainsi de ne pas permettre à tout le monde d’avoir accès à eux […] ; nul n’entrera dans l’ordre du discours s’il ne satisfait à certaines exigences ou s’il n’est, d’entrée de jeu, qualifié pour le faire » (Foucault 1971, 38-39). C’est donc dire que, dans certains cas, le discours est un privilège que se partagent quelques individus favorisés et que prendre la parole devient dès lors un geste de résistance, de contestation. 

Arme collective, la prise de parole devient aussi lieu de production d’une subjectivité individuelle : « Le sujet] émerge dans un acte de parole singulier qui le fait s’auto-engendrer à partir du discours dont il est pourtant le produit. [Il] est un effet de la structure tout comme une œuvre s’inscrit dans un horizon d’attente, comme elle est la production d’un auteur, d’une culture, d’une société » (Dumoulié 2011, 11-12). Le témoignage devient ainsi une prise de parole qui offre un espace de gestation pour un moi en devenir, un théâtre où une agentivité, souvent fragilisée, se déploie. La présence importante des récits de soi dans le champ littéraire indique l’écriture comme le lieu privilégié d’une prise sur le réel, ou du moins de sa mise en mots. L’autobiographie et les mémoires, mais aussi et peut-être surtout l’autofiction, permettent la rencontre du texte narratif et de la construction identitaire; les mécanismes de la fiction offrant à l’auteur.e la possibilité de s’immiscer au sein de son discours, de faire corps avec lui.

Paul Ricœur lève également le voile sur le rôle vital de l’énonciation dans la constitution de l’identité d’un personnage avec la notion d’identité narrative : « c’est-à-dire la sorte d’identité à laquelle un être humain accède grâce à la médiation de la fonction narrative » (Ricœur 1985, 295). Le simple fait de dire « je » au sein de la narration, de sedire, ouvre alors des possibilités jusqu’alors ignorées. Quelle identité est de ce fait mise de l’avant par celle ou celui qui n’a pas la possibilité de faire son entrée, sa place, dans l’ordre du discours? 

D’ailleurs, l’énonciation, qui présuppose la présence d’un.e énonciateur.trice et d’un.e interlocuteur.trice, soit d’un « je » et d’un « tu », force déjà un investissement du sujet dans la sémiosis : « les instances d’emploi de je ne constituent pas une classe de référence, puisqu’il n’y a pas d’"objet" définissable comme je auquel puissent renvoyer identiquement ces instances » (Benveniste 1966, 252). Faisant ici référence au processus d’attribution du sens théorisé par Saussure autour du couplage signifiant/signifié, Emile Benveniste, lui aussi linguiste, souligne que chaque je a sa référence propre, et correspond chaque fois à un être unique, posé comme tel. Ce « signe vide » est le siège de la subjectivité dans les instances de discours. Il n’y a donc pas de sujet sans qu’il n’y ait d’énonciation. Le « je » devient cette instance trouble qui libère le sujet de l’énonciation tout en emprisonnant l’interlocuteur.trice, le.la forçant à recevoir, à être réceptacle d’un discours intimiste qui lui est pourtant étranger.  

Mais quelle part donner à ce « je » dans l’écriture ? En études littéraires, la question se pose autant dans la recherche (subjectivité de la chercheuse ou du chercheur) que dans la création. Particulièrement soulevés dans le contexte des études féministes, queers et postcoloniales, de tels questionnements ne s’y limitent pourtant pas. En témoigne l’espace qu’occupe présentement l’enjeu de la parole sur la scène médiatique en général (#MeToo), mais aussi spécifiquement sur la scène littéraire (popularité de la creative non fiction, débats sur la séparation de l’auteur.e et de sa production – le cas de la réédition de Céline, par exemple).

Dans ce numéro, nous vous proposons de réfléchir très largement à la parole, au silence et à la voix : Comment la fiction peut-elle combler les vides, voire rendre audible une parole tue ? Comment les théories sur l'énonciation permettent-elles d'envisager des textes littéraires ? Comment une voix se manifeste-t-elle à travers l'écriture ? Peut-on, doit-on, écrire sur tout ? Comment transformer le silence en paroles et en actes (Lorde 1997) ? Qui parle quand une femme parle (Delvaux et Lebrun 2014) ?

La thématique de ce numéro ouvre la porte à une multiplicité d'axes et d'approches :

  • Les enjeux que sous-tendent la prise de parole, la publication ou la réception des textes (canon, pouvoir, domination, censure).
  • La parole de l'individu face aux institutions : celle du patient face au corps médical, celle de la victime au sein du système judiciaire, etc.
  • Le rôle du silence dans les textes de prose ou dans les textes dramatiques
  • Écritures de l’indicible (Shoah, trauma, inceste, viol, violence…)
  • Autofiction et écriture de l’intime
  • Rapport entre histoire personnelle et Histoire collective
  • L’écriture testimoniale et son devoir de mémoire
  • Marginalité et discours (handicap, transidentité, expériences de la migration…)

Les textes proposés, d’une longueur de 12 à 20 pages à double interligne, doivent être inédits et soumis en utilisant le formulaire conçu à cet effet, sous l'onglet « Protocole de rédaction » de notre page web avant le 30 juin 2018. La revue Postures offre un espace hors dossier pour accueillir des textes de qualité qui ne suivent pas la thématique suggérée. 

Veuillez accompagner votre article d’une courte notice biobibliographique qui précise votre université d’attache. Les auteurs et auteures des textes retenus – obligatoirement des étudiantes et des étudiants universitaires, tous cycles confondus – devront participer à un processus de réécriture guidé par un comité de rédaction, avant leur publication. 

BIBLIOGRAPHIE

Bahri, Deepika. 2006. « Le féminisme dans/et le postcolonialisme ». dans Neil Lazarus (dir.), Penser le postcolonial. Paris : Éditions Amsterdam, pp. 301-330.

Benveniste, Émile. 1966. « La nature des pronoms ». dans Problèmes de linguistique générale I. Paris : Gallimard, coll. « Tel ».

Boyer-Weinmann, Martine et Jean-Pierre Martin (dir.). 2009. Colères d 'écrivains. Nantes : Cécile Defaut.

Cixous, Hélène. 2010 [1975]. Le Rire de la Méduse et autres ironies. Paris : Galilée.

Delvaux, Martine et Valérie Lebrun. 2014. « Qui parle quand une femme parle ? ». Spirale : arts • lettres • sciences humaines, no 247 : 46-48.

Dumoulié, Camille. 2011. La fabrique du sujet. Paris : Desjonquères.

Fanon, Frantz. 1952. Peau noire, masques blancs. Paris : Seuil.

Foucault, Michel. 1971. L’ordre du discours. Paris : Gallimard.

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Spivak, Gayatri Chakravorty. 1992. « Acting Bits/Identity Talk ». Critical Inquiry 18, no 4 : 770-803. 

Publié le 10 mai 2018 par Isabelle Tousignant

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