Le carnet: repères bibliographiques*
Cette bibliographie rassemble des articles, ouvrages et parties d'ouvrage concernant les carnets et cahiers. Pour une meilleure lisibilité, nous avons regroupé les références sous deux sections : « I. Études de cas », quand un ou des auteurs sont étudiés en particulier, et « II. Le carnet et les genres connexes », quand il s'agit d'études de portée plus générale sur le carnet. L'intitulé de cette deuxième catégorie rappelle que le carnet est très souvent étudié en regard (ou en marge) des autres formes brèves et/ou de l'intime.
I. Études de cas
BLANCHOT, Maurice, « Joubert et l'espace », dans Le livre à venir , Paris, Gallimard (Idées ; 246), 1971 [1959], p. 75-98.
C'est autour de la question de l'espace que les Carnets de Joubert sont étudiés. Étant donné que l'espace est « absence », « vide », distance entre la parole poétique et les choses, Blanchot, à la suite notamment de Georges Poulet (cf. La distance intérieure ) fait le rapprochement entre Joubert et Mallarmé puisque tous deux ont préféré la recherche d'un lieu capable de tout contenir au détriment des livres à faire. Ainsi les Carnets sont « Le livre à venir », espace de recherche (imagination) plutôt que résultat et, ainsi, « anticipation de l'expérience mallarméenne » (85).
FERRAGE, Hervé, « Semaisons : l'esthétique du fragment », dans Philippe Jaccottet, le pari de l'inactuel , Paris, PUF (Littératures modernes), 2000, p. 153-181.
Dans ce chapitre d'un ouvrage consacré à la poésie de Jaccottet, Ferrage montre comment La semaison (carnet de Jaccottet) se présente à la fois comme un projet en soi et un avant-texte. Si le carnet est oeuvre , c'est que des manuscrits au carnet publié par l'auteur des choix sont faits. Saisie par la logique du recueil, la note s'insère alors dans un projet défini, dans une continuité thématique - Ferrage parle d'un « carnet imaginaire » puisqu'il n'est pas fidèle aux manuscrits. Bien que Ferrage considère que nous sommes davantage en présence du carnet comme genre, et non pas comme simple document préparatoire aux poésies, il fait également remarquer que le recueil Airs , de par sa continuité thématique et formelle, se veut « l'accomplissement poétique du carnet » (180).
HAY, Louis, et al ., Carnets d'écrivains 1 : Hugo, Flaubert, Proust, Valéry, Gide, du Bouchet, Perec , Paris, CNRS (Textes et manuscrits), 1990.
Cet ouvrage regroupe dix études sur des carnets d'écrivains. Les carnets étudiés sont majoritairement des carnets de travail, et l'approche adoptée par les critiques est essentiellement génétique.
Dans le texte liminaire, « L'amont de l'écriture », Louis Hay propose une typologie sommaire des journaux, carnets et cahiers. Le journal se distingue des deux autres catégories parce qu'il se déploie dans le temps, dans la durée. Il est en quelque sorte plus lisible que les deux autres formes, donc plus disponible à la critique (plus publiable), puisqu'il met en récit son contenu. Les carnets et cahiers sont généralement plus instrumentaux que le journal, pratique plus autonome par rapport à l'oeuvre publiée. Mais ces trois formes posent la question du « statut du biographique, du texte, de la lecture » (13), ainsi que celui de l'engagement de l'écrivain envers ses idées (le texte publié est plus engageant que l'écrit privé). Carnets et cahiers diffèrent par leurs caractéristiques matérielles, qui imposent un usage : le cahier se pose sur la table de travail, alors que le carnet se transporte dans la poche intérieure de la redingote. Le cahier - comme le journal - est le support d'une écriture privée, alors que le carnet présente une plus grande variété de pratiques. C'est cependant l'usage que fait un même écrivain de ces différentes formes qui devrait orienter la critique.
Parmi les pratiques du carnet, Hay distingue trois cas principaux : le carnet d'esquisses : « les premiers instantanés textuels » (10) non nécessairement destinés à une oeuvre future ; les carnets d'enquêtes : avant-texte, documentation en vue d'une oeuvre en route ou d'un projet futur ; et les carnets composites : mélange d'intimité, de création, de réflexions qui se veut en soi une pratique d'écriture. Le critère implicite de cette catégorisation est celui du récit, de la présence ou de l'absence du narratif dans ces écrits parallèles à l'oeuvre publiée. Si la pensée, de quelque nature qu'elle soit, entre dans l'ordre du narré, du raconté, alors l'écriture devient plus facilement texte ( écriture et texte redoublent dans cette typologie l'opposition privé et publié ).
Les neufs autres textes sont des études de cas. Pierre-Marc de Biasi dresse une typologie des carnets de travail utilisés par Flaubert ; Éric Marty se penche sur un carnet d'André Gide qui a une double destination : Paludes et Les nourritures terrestres , deux oeuvres opposées, mais toutes deux présentées sous la forme du journal ; Jean Gaudon s'intéresse au carnet d'esquisses en prenant Hugo pour exemple et Guy Rosa se penche sur la (ré)écriture en confrontant les manuscrits (carnets) des Misérables au texte final afin de voir qu'il y a (ré)écriture d'un texte neuf de l'un à l'autre ; Nicole Celeyrette-Pietri étudie un carnet inédit de Valéry, dont on ne connaissait que les Cahiers - ce qui l'amène à établir la distinction entre les deux - et Judith Robinson-Valéry cherche à savoir si les Cahiers , que Valéry ne considérait aucunement comme une oeuvre littéraire, sont « préparés » ou non ; Antoine Compagnon analyse quelques caractères formels des carnets de Proust dans le but d'ébaucher une rhétorique du fragment ; Michel Collot présente « l'esquisse d'une théorisation» du carnet en général à partir d'un cas particulier, celui d'André du Bouchet - Collot considère que les carnets de Du Bouchet illustrent parfaitement les caractéristiques qu'il propose dans sa « Petite phénoménologie du carnet » : petit format qui permet une écriture nomade, écriture très libre, spontanée et ouverte (le carnet se tient « [t]rès loin de l'utopie d'une "clôture du texte" (177)), etc. ; enfin, Philippe Lejeune tente de retracer la genèse de Lieux de Perec (projet avorté) qui se trouve à l'opposé du carnet de travail en général : si le carnet participe généralement d'un principe de rassemblement, chez Perec il vise plutôt la dispersion puisque les pages sont arrachées et mises dans des enveloppes.
JARRETY, Michel, « L'exigence intérieure », dans Paul Valery , Paris, Hachette, 1992, p. 16-27.
Jarrety se penche essentiellement sur le Système que Valéry s'est en vain efforcé de mettre en oeuvre au fil de ses Cahiers . Il explique en quoi consiste ce Système, grâce auquel Valéry aurait voulu être capable de « rendre compte du fonctionnement de l'Esprit » (16), quels en sont les enjeux ainsi que les raisons de son inaccomplissement. Quelques considérations générales sur les Cahiers (notamment sur leur forme) sont également faites.
LEUWERS, Daniel, « Le Carnet et ses autres », dans Philippe Met (textes réunis et présentés par), André du Bouchet et ses autres , Paris, Lettres Modernes Minard (Revue des lettres modernes. Écritures contemporaines ; 6), 2003, p. 43-53.
Ce court article se penche uniquement sur le contenu du Carnet, aucune considération générique ou formelle n'est faite. Leuwers déplore dès le départ l'habitude de la critique d'appréhender le Carnet uniquement comme une écriture de la/en marge : « le Carnet, c'est, en effet, ce qui est censé éclore en marge de l'oeuvre officielle. [...] le Carnet, dans tous les cas de figure, c'est la marge. On n'a jamais assez pris en considération que le Carnet pouvait quelquefois être l'oeuvre première, voire l'oeuvre majeure (ou encore, l'oeuvre unique) d'un auteur, à la façon du journal d'Amiel » (43). Or, c'est aussi dans la marge que Leuwers se trouve à situer le Carnet de Joubert quand il écrit que c'est dans le carnet que les poèmes prennent forme, que c'est là qu'on cherche à créer un espace (poétique) : « [...] le Carnet prépare au poème, [il] représente une sorte d'échauffement [...] La poésie dit enfin ce que le Carnet balbutie » (51).
LLOZE, Évelyne, « Les claviers de l'ailleurs : Carnet d'André du Bouchet », dans DAMBRE, Marc et Monique GOSSELIN-NOAT (dir.), L'éclatement des genres au XXe siècle , Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2001, p. 237-248.
Il s'agit d'une description du Carnet de Du Bouchet. À l'instar de Jean Pierrot (cf. l'article sur Jaccottet dans le même collectif), qui parle de « Degré zéro de la structure générique », Lloze insiste sur le refus des genres et codes que suppose l'écriture du carnet : « le texte, rivé à la tension du tracé poétique qui est le sien, s'efforce, bord à bord avec le silence qui l'étreint et l'illimite, d'échapper à la mainmise des lois et codes littéraires, mêlant par exemple, poèmes et cahier de notes » (238). [...] Peu importe en effet les catégories et les normes, un souffle incertain, retenu, sourd là, déborde registres et systèmes, et vagabonde [...] » (238-239). Ainsi, le carnet se veut une écriture de la marge, de la rupture et de la contestation, ouvrant, dans le cas de Du Bouchet, à la fois sur l'ailleurs et le quotidien : « Écriture de la marche » (cf. Collot), Carnet prend « part à cela, à cette native et banale graphie du monde alentour, simplement "(buter) sur la réalité" [...], "(rompre) l'étendue comme du pain" [...], ou "(se mettre) au pas de la terre" [...] » (246 ; Lloze cite du Bouchet). En somme, Carnet reste un texte « indéfinissable », car toujours hésitant entre l'écriture (texte) et le commentaire (paratexte), ce qui le place, au même titre que le carnet en général, plus souvent aux frontières des genres qu'au centre d'un ou plusieurs genres précis.
MICHAUD, Ginette, « Fragments, journaux, carnets : prendre tout en note, noter le rien », dans Urgences. Poétique de la note , n° 31, mars 1991, p. 67-84.
Le but de cet article est d'étudier la pratique de la note en se référant à Octave Mannoni, Élias Canetti et Jean-Michel Rey. Chez Mannoni, une réflexion sur la note traverse les carnets. La pratique de la note lui sert d'aide-mémoire, de « contrôle du "réel" » (72) ainsi qu'elle se fait prise de conscience de l'instabilité du moi devant le Rien. « Chargée de tout dire, la note finit par ne plus rien dire, mieux, elle finit par être l'écriture du rien ». (73) Quant à Canetti, il se trouve tout à l'opposé de Mannoni en ce que la note, chez lui, vise plutôt l'oubli (tout au plus, la fonction mnémotechnique de la note sert les lecteurs posthumes). Michaud mentionne aussi que Canetti déplace la fonction de l'écriture biographique puisqu'il évite l'introspection et l'épanchement propres au genre du journal.
Avec Rey, Michaud interroge le rapport liant la note et la lecture. Les enfants du silence de Rey est un cahier de notes de lecture - publié chez Plon dans la collection « Carnets » - où il développe une réflexion sur les liens entre la note et la lecture. Pour Rey, la note de lecture n'est pas un aide-mémoire, elle n'a pas une fonction utilitaire. Comme le mentionne Michaud, « [la note] est l'exercice de lecture dans toute sa nudité ». (83) De plus, « la note de lecture reste une pratique exemplaire pour deux raisons essentielles, qui sont le versant l'une de l'autre, points de vue du lecteur et de l'écrivain échangeant leur place : pour le premier, les notes de lecture sont "de simples pierres d'attente, des jalons en vue de ce que nous ne connaissons pas - de ces choses dont nous ne savons pas que nous les cherchons", pour le second, elles renvoient à "[l]a tâche modeste de l'écrivain, [qui] est peut-être finalement la plus importante : la transmission des choses lues" » (83-84 ; Michaud cite Rey).
MORET, Philippe, « Écriture moraliste et journal intime : modernité de Joubert », dans MONCELET, Christian, Désir d'aphorismes , Clermont-Ferrand (France), Association des publications de la Faculté des lettres et sciences humaines de Clermont-Ferrand (Collection littératures),1998, p. 121-129.
L'auteur propose une description des Carnets de Joubert en tant que « forme d'hybridation générique entre le recueil de maximes et de réflexions [...] et le genre du journal intime » (121). Comme plusieurs carnets et journaux, ceux de Joubert entremêlent des réflexions intimes, mais qui la plupart du temps sont à la fois des réflexions sur l'écriture (« Pour Joubert se définir soi-même revient constamment à définir une écriture. » (125)), ainsi que des pensées d'ordre général, s'apparentant aux maximes et énoncés sentencieux des moralistes.
PACHET, Pierre, « Pourquoi dater ses pensées ? À propos des Carnets de Joseph Joubert », dans Esprit , n° 272, février 2001, p. 56-63.
Pachet s'intéresse à la fonction de la datation dans les Carnets de Joubert. Dater ses pensées signifie les considérer comme des événements, c'est une manière de lier le privé et le collectif en constituant « notre vie privée en espace public [le calendrier] "pour nous" » (56). Ainsi, la date vient encadrer les pensées puisqu'elle les fixe dans le temps, toujours fuyant. Afin de distinguer le recueil de pensées du journal intime, Pachet propose de s'en remettre à la place de la datation. Si elle vient en première position nous sommes dans le journal ; en deuxième, plus près du recueil de pensées, et la date ici servirait à marquer que la pensée datée est un moment important à distinguer des autres. Dans cette perspective, Joubert se situe entre les deux. Les pensées sont datées irrégulièrement, mais ses Carnets « ne semblent pas porter trace de la suite des jours, de la variation des humeurs, des états d'âme ou des états du moi » (59), autant d'aspects qui participent de la définition du journal intime. Dater ses pensées, en somme, c'est les fixer en marquant leur caractère spontané et, ainsi, rester le plus près possible de la vérité, si chère aux intimistes.
PIERROT, Jean, « La Semaison de Philippe Jaccottet ou le carnet de poète », dans DAMBRE, Marc et Monique GOSSELIN-NOAT (dir.), L'éclatement des genres au XXe siècle , Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2001, p. 221-235.
Jean Pierrot étudie les carnets de Jaccottet dans une perspective essentiellement générique. La question du journal est posée au début de l'article (comme dans la plupart des études et lectures de carnets). Il appert que La semaison a l'« apparence d'un journal » (221) parce que les fragments sont datés. Toutefois, puisqu'il s'agit d'une datation « approximative » et « sporadique », on ne peut dire que La semaison relève d'un principe d'écriture diaristique, qui « implique une rédaction, sinon absolument quotidienne, [...], du moins relativement régulière ». ( Idem ) De plus, le contenu des carnets de Jaccottet ne concerne que très peu la vie intime de l'auteur contrairement à ce qu'offre souvent un journal intime.
La suite de l'article vise à « montrer [que le carnet de Jaccottet] constitue [...], à partir de ce cadre très vague qu'implique le carnet et la notation fragmentaire, une sorte de degré zéro de la structure générique : à la fois du point de vue du contenu, des thèmes impliqués, et du point de vue de l'écriture, par ses caractéristiques formelles. » (222-223). Degré zéro de la structure générique parce que le texte oscille entre deux tendances (ambivalence qui semble caractéristique du genre), sans qu'aucune ne prenne le dessus : d'une part, la création, d'autre part, le discours sur la création. Dans le cas de Jaccottet, il s'agit précisément de la présence de poèmes aux côtés d'une réflexion esthétique (parfois critique) sur la littérature en général.
Littérature. Carnets, cahiers, n° 80, décembre 1990, p. 3-94.
RAILLARD, Georges, « Trois notes, sur trois carnets de peintres », p. 3-16.
Les trois peintres dont il est question sont Picasso, Miró et Groborne. Selon Raillard, tous trois font « un usage neuf du carnet » puisqu'on retrouve « les traits d'une problématique "moderne" depuis longtemps reconnue est explorée (par exemple, la "série"), mais, poussée à des limites telles que le sens peut s'en trouver changé. » (3) Entre les carnets modernes et les carnets classiques, qui ont en commun de montrer les étapes menant à l'oeuvre, Raillard souligne une distinction qui révèle que le cheminement dans le carnet « moderne » est l'inverse de celui poursuivi dans le carnet classique : « Du carnet à l'oeuvre, non pas, comme dans le carnet classique, l'acheminement vers une composition où le visible s'épanouirait dans le lisible, mais, tout au rebours, l'accomplissement dans une oeuvre qui, non seulement, rompt ce pacte, mais offre à la vue un objet dépourvu de toutes amarres pour s'en être l'une après l'autre délesté. Or le carnet nous rend l'histoire de ce délestage » (11). Ainsi, on pourrait dire que la pratique moderne du carnet tend à rendre le carnet et l'oeuvre plus indépendant l'un de l'autre, en considérant qu'il s'agit de deux types de création à part entière.
On peut retenir pour l'essentiel que les carnets de peintres occupent les mêmes fonctions que les carnets d'écrivains (tantôt ils mènent à l'oeuvre, tantôt ils sont l'oeuvre). On ne saurait ajouter « l'écriture en moins » puisqu'elle occupe ici aussi une place importante. Raillard souligne que la date, chez Picasso, « coextensive au mouvement du carnet » (5), se fait écriture, mais une écriture « élevée à la puissance du dessin. Ni écriture, ni dessin, un graphisme particulier d'une manière de sismographe. Il enregistre une humeur, un ton, un jour. Il en fait des signes (ou des signaux) dont l'effet se communique aux textes ou au dessins qui les suivent ». Alors que chez Miró, « la date introduit des relais, tisse des réseaux » ( Idem ). Quant à Groborne, c'est par les couleurs qu'il rejoint l'écriture : « Blanc et noir, les couleurs où se tient Groborne peintre sont celles de l'écriture » (10).
CONTAT, Michel et Jacques DEGUY, « Les carnets de la drôle de guerre de Jean-Paul Sartre. Effets d'écriture, effets de lecture », p. 17-41.
Dans cet article, Contat et Deguy discernent deux types de carnets chez Sartre selon l'intention de publication : ceux qui servent de « carnet de bord » pour un factum (texte destiné à la publication) et ceux qui se présentent sous forme « d'herbier », c'est-à-dire d'un recueil de citations et de pensées personnelles. Le premier type répond à la définition du « carnet pur » selon les auteurs : un carnet « strictement fonctionnel, sans statut littéraire indépendant » (18) ; seul le Carnet Dupuis (avant-texte à La nausée ) serait un « carnet pur ». Une deuxième distinction est opérée, celle entre l'écriture du carnet et l'écriture du cahier. Il s'agit d'une distinction uniquement matérielle : le support portatif du carnet favorise une écriture nomade (notations et unités textuelles brèves), alors que le support moins amovible du cahier favorise une écriture sédentaire (unités textuelles longues pouvant être reprises d'une fois à l'autre). Si les auteurs décrivent brièvement les cahiers et carnets de Sartre, l'essentiel de l'article porte sur les critiques de Sartre à l'égard du « non-genre » que sont les carnets et cahiers, véritable écriture de la « régression scolaire » selon Sartre.
DE BIASI, Pierre-Marc, « Les carnets de travail de Flaubert : taxinomie d'un outillage littéraire », p. 42-55.
Tel que l'indique le titre de cet article, il s'agit ici d'en venir à une classification des divers carnets tenus par Flaubert, regroupés en deux catégories : les carnets de voyage et les carnets de travail. L'étude se penche uniquement sur la dernière catégorie, qui se voit subdivisée en trois sous-catégories : les grands carnets de projets les grands carnets d'idées et les petits carnets d'enquêtes et de rédaction . L'approche adoptée par De Biaisi est génétique : les grands et petits carnets sont comparés tour à tour par rapport à leurs dimensions et formats, à l'étendue dans le temps de leur utilisation, à la graphie ainsi qu'à la séquentialité. Nous voilà donc invités, non pas à lire le parcours d'une pensée ou d'une écriture en train de se faire, mais à « s'interroger sur le travail même de Flaubert, sur sa pratique quotidienne de la "note", et sur sa gestion personnelle des outils qu'il s'était constitués pour les besoins de son art » (43).
NEEFS, Jacques, « Carnets de romanciers (Flaubert, Zola, James) », p. 56-70.
Jacques Neefs choisit ici de rapprocher les carnets de Flaubert, de Zola et de James, parce que tous trois se rencontrent dans « l'attention romanesque [et] le souci de conduire l'oeuvre à faire » (56). Si l'oeuvre est indépendante de l' avant , c'est-à-dire des notations, études et réflexions diverses qui ont conduit à sa concrétisation, les carnets (de romanciers) sont quant à eux dépendants de l'oeuvre, entièrement tendus vers elle, selon Neefs. Ainsi, ces carnets se distinguent des carnets ou cahiers dits « littéraires », tels ceux de Valéry ou Coleridge, qui sont pour leur part mus par la seule exigence d'écrire, comme le souligne Neefs. Cette étude comparative permet de dégager pour chacun des auteurs leur façon de travailler : études sur le terrain, dans le cas de Flaubert et Zola, en vue d'une conversion du réel en idée et examen approfondi des « liens complexes » unissant les êtres, surtout chez James. Dans tous les cas, ce qu'il nous est donné, dans ce type de carnet, est l'appropriation du réel par le romancier (sa mise en récit), son expérience et sa relation au monde réfléchies dans le carnet afin que « le devenir de la représentation narrative y trouve à la fois matière et forme » (70).
MANGEOT, Philippe, « "20 janvier 1800. À qui parles-tu ?" Joseph Joubert et l'écriture des carnets », p. 71-85.
Mangeot s'intéresse au rapport qu'entretient Joubert avec l'écriture des Carnets . Si ces derniers tendent, surtout au début, vers une oeuvre, un livre à faire, il semble que, progressivement, les carnets deviennent le livre en question. Mangeot mentionne que les Carnets répondent à l'idéal joubertien, « [qui] serait de pouvoir ne consacrer à chaque idée qu'une pensée et une seule » (82). Que les carnets servent tantôt à penser l'oeuvre ou qu'ils se fassent tantôt l'oeuvre n'est pas unique à la pratique de Joubert. Ce que Mangeot dit à cet égard pourrait ainsi s'appliquer à un grand pan du corpus des carnets : « Ils [les carnets] sont travaillés par l'opposition de deux principes : le premier, qui tend à l'accomplissement d'une forme ; le second, qui incline vers l'infinie réitération de l'écriture. Ici, le manuscrit joue le livre, là, sa préparation, là sa contradiction, en un flottement jamais affermi entre l'oeuvre, la virtualité d'oeuvre et le désoeuvrement » ( Idem ). Le cas Joubert est particulièrement intéressant dans la mesure où il est le premier auteur, sinon le seul, à n'être connu que pour ses carnets, et le premier à avoir tenu un carnet strictement « littéraire ».
MOUCHARD, Claude, « Les carnets de Coleridge », p. 86-88.
Mouchard fait une brève introduction aux carnets de Coleridge et à l'étude de Frye de certains fragments des carnets de Coleridge (publiés par Kathleen Coburn).
FRYE, Northrop, « Des notes longues et suivies », p. 89-94.
Cet article - autant que le travail de K. Coburn en vue d'une édition des Carnets de Coleridge, dont il est fait mention dans cet article - vise, en quelque sorte, à réhabiliter Coleridge. En effet, si la tradition critique anglaise le considère généralement « comme un écrivain de bribes et de morceaux [...] [qui a] projeté plus de livres qu'il n'a pu en écrire » (89), avec ses Carnets l'on peut voir que ses livres étaient « achevés », seulement pas au sens classique .
Frye fait uniquement référence au travail préliminaire de Coburn. Il s'agit d'une recension, une sorte d'anthologie de plus de trois cent notes et aphorismes contenant les idées essentielles de Coleridge qui, faute d'avoir été traduites en une prose narrative, sont restées dans l'ombre. Nous avons donc peu d'information sur l'entièreté des carnets, mais il semblerait que cette anthologie « conserve [au] mode réel de pensée [de Coleridge] sa qualité d'aphorisme » (90). Par des références à Biographia Literaria (oeuvre en prose continue), Frye montre que la note, le fragment, l'aphorisme, bref le discontinu est le seul type d'écriture qui convienne vraiment à Coleridge.
II. Le carnet et les genres connexes
BRANDYS, Kazimierz, De mémoire... , Paris, Gallimard (Arcades), 2003[1995], (trad. Jean-Yves Erhel).
Romancier polonais, Kazimierz Brandys a également pratiqué l'écriture du carnet : Carnets de Varsovie, 1978-1981 , Carnets Paris-New York-Paris, 1982-1984 et Carnets Paris, 1985-1987 . De mémoire... s'inscrit dans la lignée des carnets : texte fragmentaire, mais non daté comme les carnets, et matière plutôt autobiographique. Dans le « En guise de postface », Brandys dit considérer ses Carnets comme un « journal-roman », alors que De mémoire... est vu comme un « journal-essai », car il est plus digressif et ainsi moins romanesque que les carnets selon Brandys. C'est dire que la distinction entre ces deux pratiques similaires se situe surtout au niveau du récit. Selon Brandys, De mémoire... est moins romanesque que le carnet parce qu'il est plus digressif (composition libre). De mémoire... , à l'instar des Carnets , est traversé par une pensée sur le roman (ses limites) qui éclaire la vision romanesque du carnet ainsi que la pratique même du carnet chez Brandys, qui est très narrative.
CARPENTIER, André, « Le dit du carnetier (témoignage) », dans GUY, Hélène et André MARQUIS (dir.), Le choc des écritures , Québec, Nota bene, 1999, p. 11-24.
Ce témoignage est presque écrit sous forme de carnet, comme s'il s'agissait, ici aussi, d'une écriture en train de se faire. L'article est composé de l'alternance d'extraits du « carnet d'écrivain » de Carpentier et de leur commentaire. L'auteur s'attarde sur la nature du contenu du carnet d'écrivain, le statut qu'il occupe dans l'oeuvre, ce qui en motive l'écriture, etc. Parmi les commentaires, on retrouve quelques remarques sur une classification possible des carnets, cahiers et journaux ; remarques qui tendent toutefois de plus en plus vers la difficulté de distinguer ces pratiques qui se chevauchent et croisent d'autres genres (l'agenda ou l'aide-mémoire par exemple).
DIDIER, Béatrice, Le journal intime , Paris, PUF, 1976.
Dans cette étude sur le journal intime, l'auteur assimile les carnets et cahiers à la notion de journal intime. Selon Didier, les états de la pensée, autant que ceux de l'âme, relèvent de « l'intimité », notion qu'elle qualifie toutefois de particulièrement ambiguë, c'est pourquoi elle préfère parler de la datation, de la quotidienneté de l'écriture comme essence même du journal. Ainsi, dans la mesure où les carnets et cahiers sont datés et/ou qu'ils conservent « l'au-jour-le-jour » de l'écriture par leur forme fragmentée, ils correspondent au journal. Nier la parenté des carnets et cahiers avec le journal, sous prétexte qu'ils sont souvent des outils de travail, est inutile selon l'auteure, car « le journal est [également] toujours plus ou moins destiné à être le réservoir d'autres oeuvres » (32). Là où ces pratiques connexes se distinguent davantage, c'est sûrement dans la perception, le rapport qu'entretient l'auteur avec son texte. À ce sujet, Didier mentionne que peu de carnets et cahiers ont été conservés au fil du temps, comparativement aux journaux. Souvent considérés comme les brouillons de l'oeuvre, ce n'est que tout récemment que les auteurs ont vu l'utilité de conserver ce type de document, vu l'intérêt encore récent pour les archives et documents de travail de toutes sortes.
Bien que Didier inclut les carnets et cahiers dans la pratique du journal, les auteurs cités et étudiées sont pour l'essentiel des diaristes (classiques) : Amiel, Du Bos et Maine de Biran. Les caractéristiques dégagées de leurs journaux permettent donc d'ériger un modèle qui ne correspond qu'à un type très particulier de journal et qui ne permet pas de rendre compte des carnets.
GIRARD, Alain, Le journal intime , PUF, 1986[1963], 638 p. [sur les carnets et cahiers : p. 20-29]
Cet ouvrage, entièrement voué à l'étude du journal intime et à la notion de personne, consacre quelques pages aux carnets et cahiers dans le but de les distinguer du journal intime. La typologie des carnets, cahiers et journaux proposée par Girard apparaît peu rigoureuse et peu concluante. L'auteur propose de dégager les différences entre les genres à partir de brèves descriptions de quelques carnets et cahiers. Mais l'essentiel de ce qui est dégagé concerne toutefois presque exclusivement les ressemblances. La distinction entre le journal et les carnets et cahiers tiendrait finalement, selon Girard, dans l' « attitude » : celle des auteurs de carnets en serait une « d'assurance et non d'incertitude et de doute » (29) comme chez les auteurs de journaux et d'écrits intimes.
Ces pages sont tout de même utiles pour identifier les auteurs les plus importants de la tradition française ayant tenu des carnets et cahiers (Léonard de Vinci, Valéry, Montesquieu, Jouffroy, Renan, Lévy-Bruhl, Sainte-Beuve).
LECARME, Jacques et Éliane LECARME-TABONE, L'autobiographie , Paris, A. Colin (U. Lettres ; 357) 1997. [sur les journaux et carnets : p. 243-248.]
Les quelques pages consacrées aux carnets et journaux traitent presque exclusivement du journal, que les auteurs situent d'entrée de jeu en marge de l'autobiographie : le journal n'est pas un acte autobiographique à proprement parler puisqu'il ne fait pas l'esquisse d'une vie, mais d'un jour, et qu'il est spontané plutôt que narrativement construit comme l'autobiographie.
Une brève allusion au carnet vient le distinguer du journal. Le carnet, qui est ici uniquement entendu au sens de « carnet de création », est dit « autobiographi[e] des oeuvres » parce qu'il « n'est plus ax[é] sur la personne mais sur l'art de l'écrivain » (247).
SIMONET-TENANT, Françoise, Le journal intime : genre littéraire et écriture ordinaire , Paris, Nathan (Littérature), 2001, 128 p. [sur les carnets et cahiers : p. 14-17]
C'est en comparaison avec le journal intime que le carnet est abordé dans cet ouvrage. « Carnet » et « cahier » désignent ici une même pratique d'écriture. Selon Simonet-Tenant, ils sont soit « un équivalent métonymique du journal », quand « les diaristes désignent leur journal par son support », soit « un laboratoire de l'oeuvre, [un] instrument de travail », quand ce n'est pas la personne de l'auteur qui est au premier plan, mais « la genèse de sa pensée » (16). Toutefois, faisant référence au travail de critique génétique de Pierre Marc de Biasi, qui a esquissé une typologie des carnets de Flaubert, Simonet-Tenant précise que si les carnets et cahiers de travail se distinguent facilement du journal, d'autres nous laissent plus perplexes, tel le journal de Franz Kafka qui relève à la fois des deux modes d'écriture. C'est que, comme toute écriture de l'intime, le journal, ou le carnet, « s'accommode mal de toute classification trop délimitative » (17).
* Cette bibliographie a été élaborée et commentée par Mélissa Dufour.
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