DUMONT, François (dir.), La pensée composée : formes du recueil et constitution de l'essai québécois , Québec, Nota bene (Cahiers du centre de recherche en littérature québécoise ; 25), 1999, 286 p.
Ce collectif combine une approche générique de l'essai et formelle du recueil à une dimension historique et sociologique. Le but visé n'est pas de définir l'essai, mais principalement de l'étudier sous l'angle de la composition. Les textes des recueils étudiés appartiennent pour la plupart à deux époques, "celle d'une première publication [1940-1950] sous forme d'article et celle de la réédition en livre [années 1960]" (5). La mise en recueil n'est pas sans conséquence sur la perception de l'histoire et des textes dont la nature essayistique est, dans bien des cas, tributaire de leur mise en recueil, somme le montrent les contributions qui tiennent toutes compte de la question de la publication, de la poétique du recueil, de la sélection et de l'organisation qui crée le Livre, l'essai.
MAJOR, Robert, «Le recueil d'essais ou l'ombre de Montaigne», p. 13-36.
Major fait une distinction entre l'essai unique, qui peut à lui seul constituer un livre et l'essai pluralisé par la mise en recueil. Son texte est divisé en deux parties : d'abord contre le recueil d'essais, qui "n'est peut-être que l'indice d'une [ sic ] souffle court, d'une pensée étique, qui grappille, qui glane, qui reprend et répète, pour constituer, à peu de frais , un livre" (18) ; puis pour le recueil d'essais, car l'inachèvement même de l'essai appelle la forme du recueil qui peut donner "une forme plus achevée à la pensée de l'auteur", soit par l'ajout d'un inédit, soit par "l'effet subtil de "cotextualisation"" (25).
UN COMMENCEMENT RÉTROSPECTIF (1960-1966)
BEAUDET, Marie-Andrée, « Les Insolences du Frère Untel (1960), de Jean-Paul Desbiens. L'écriture jubilatoire », p. 41-55.
Beaudet étudie, dans perspective génétique, la composition des Insolences du Frère Untel , qui réunit des textes déjà parus et des inédits. Une interrogation quant à l'appartenance de ce texte à la forme du recueil est ici posée, vu "les [importants] procédés de réécriture déployés pour gommer les habituels repères de la mise en recueil" (43).
DION, Robert, « Une littérature qui se fait (1962), de Gilles Marcotte. La critique des commencements », p. 57-74.
Dion s'intéresse aux liens "entre la composition de la littérature québécoise et le parcours du sujet" (39) dans le recueil de Marcotte. Un recueil qui tend vers le livre, une unité forte grâce, notamment, à certains thèmes récurrents et à "la stabilité [du] dispositif énonciatif" (73).
DUMONT, François, « La ligne du risque (1963), de Pierre Vadeboncoeur. La contradiction comme méthode », p. 75-89.
Dumont met en lumière la «structure dialectique des essais et de la composition» du recueil «qui a imposé Pierre Vadeboncoeur comme l'essayiste québécois par excellence» (39). L'examen des rapports entre les textes met en évidence le parcours essayistique de Vadeboncoeur.
AUDET, René, « Répertoire (1961) et Nouveau Répertoire (1965), de Jean Simard. Le recueil d'essais comme mosaïque », p. 91-106.
Audet s'attarde à deux recueils méconnus de Jean Simard. Alors que la critique n'y a surtout vu qu'absence de structure, Audet cherche à en dégager un certain principe d'organisation, celui de la mosaïque - justifiant du même coup l'appartenance des Répertoire à la forme du recueil. C'est ainsi que «les Répertoire de Simard illustrent à leur façon l'extrême limite de la pensée composée des années 1960» (106).
GUAY, Patrick, « Convergences (1961) et Convergence (1966), de Jean Le Moyne. La traduction comme paratexte et le paratexte de la traduction », p. 107-117.
Guay compare l'édition originale des Convergences avec sa traduction anglaise en s'attardant essentiellement aux modifications apportées à la structure.
RETOURS EN AMONT (1966-1969)
PERRON, Annie, « La face et l'envers (1966), de Victor Barbeau. Le recyclage de la chronique », p.123-134.
L'écart inévitable entre un texte déjà paru et sa réactualisation par la mise en recueil est d'autant plus important dans le cas de la chronique. D'un texte de circonstance à l'existence brève, elle se voit, grâce au recueil, inscrite dans une durée plus longue et, bien souvent, devient inactuelle. C'est cette distance qu'étudie Perron en examinant les stratégies déployées par Barbeau afin de « résorber [justement] l'écart entre la chronique et le livre » (132).
MASSOUTRE, Guylaine, « Vers une sagesse (1966), de François Hertel. Les canons de l'exilé », p. 135-150.
«Massoutre montre à quel point la composition (et la recomposition) s'avère un enjeu crucial pour François Hertel. Avec Vers une sagesse , il tente de revenir sur le devant de la scène, [en vain], en dépit des réajustements dont témoignent les arrangements de son recueil» (121).
LUNEAU, Marie-Pier, « Constantes de vie (1967), de Lionel Groulx. La part du caméléon », p. 151-162.
Luneau s'intéresse à Constantes de vie du point de vue de la récupération, de la réactualisation, dans les années soixante, de textes parus dans les années quarante.
CANTIN, Annie, « Lettres à ses amis (1967), d'Hector de Saint-Denys Garneau. Lettres ouvertes : la mise en recueil de lettres privées », p. 163-178.
Cantin aborde le changement de statut de la lettre personnelle qui devient publique, ouverte grâce à la mise en recueil, qui l'inscrit dans le discours social. On remarque avec les Lettres , qu'une fois de plus, le destin individuel de Saint-Denys Garneau est lu comme le destin d'une collectivité.
MERCIER, Andrée, « Historiettes (1969), de Jacques Ferron. L'historiographie au risque de la littérature », p. 179-192.
Mercier se penche sur l'hétérogénéité des Historiettes , dont la structure s'apparente au genre du roman ("essai-roman"). De fait, les discours fictionnels et non fictionnels s'entremêlent, proposant ainsi une lecture subjective et contradictoire de l'histoire «mais, qui curieusement, prétend à plus d'authenticité» (192).
PROLONGEMENTS (1970-1974)
PAQUIN, Jacques, « Les actes retrouvés (1970), de Fernand Ouellette. La pensée en acte », p. 197-212.
Paquin étudie la chronologie des Actes retrouvés qui a une fonction structurante et qui incite, du fait de l'écart entre le temps d'écriture et le moment de la mise en recueil, à questionner les rapports entre la littérature et l'histoire.
CANTIN, Serge, « La vigile du Québec (1971) et Chantiers (1973), de Fernand Dumont. Le courage du provisoire », p. 213-232.
Cantin s'intéresse à la question générale du sens qui, dans les deux recueils de Dumont, s'incarne dans une structure fragmentaire ; le sens culturellement dispersé ne pouvant être traduit que relativement, provisoirement.
SAINT-GELAIS, Richard, « Point de fuite (1971), d'Hubert Aquin. Profession : interstice », p. 233-245.
Saint-Gelais aborde Point de fuite , texte baroque qui relève davantage du recueil que du recueil d'essais, un texte en somme difficilement catégorisable. L'attention est surtout portée sur la stratégie des seuils.
FORTIER, Frances, « Pour les femmes et tous les autres (1974), de Madeleine Gagnon. Une parole composée », p. 247-264.
Fortier montre «qu'avec Pour les femmes et tous les autres [...], il s'est moins agi pour Madeleine Gagnon d'investir le genre de l'essai, si exclusivement masculin jusque-là, que de créer une nouvelle dynamique générique par le recueil» (195).
LITS, Marc, «Pour une définition de l'essai», Les lettres romanes, XLIV, 4 (novembre 1990), p. 283-296.
Synthèse des définitions du genre problématique de l'essai, cet article dégage trois acceptions différentes : "les ouvrages résultant d'une première tentative de leur auteur", "un ouvrage où l'auteur traite un sujet, ou plusieurs, sans les épuiser", et enfin "un recueil d'articles sur des sujets divers, préalablement parus en revues et magazines et rassemblés ultérieurement en volume" (p. 288-289). L'auteur met en question "une conception implicite de l'oeuvre littéraire, jamais affichée mais fondée sur une perception téléologique, très marquée idéologiquement, de l'oeuvre littéraire formant une totalité close sur elle-même et structurée selon des règles strictes déterminées a priori" (p. 289). Il propose de remplacer, dans le cas des recueils, le terme "essais" par "mélanges" ou, suivant l'exemple de Valéry, par "variétés".
MONTREUIL, Sophie, Nature et fonctionnement du recueil d'essais au Québec. Les cas d'André Belleau et de Jean Larose, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, Faculté des arts et des sciences, Département d'études françaises, 1996, 213 f.
Après une synthèse des principaux travaux sur la poétique du recueil (études sur les Essais de Montaigne, sur l'essai, sur la nouvelle et sur la poésie), Sophie Montreuil entreprend l'étude de deux recueils d'essais québécois : Surprendre les voix, d'André Belleau, et L'amour du pauvre, de Jean Larose, en considérant les modifications apportées aux textes à l'occasion du regroupement en recueil et la nouvelle contextualisation qui oriente différemment la lecture. Ce mémoire reprend notamment les perspectives de Ricard dans son article sur l'essai québécois pour les mettre à l'épreuve d'une analyse serrée. Il s'agit à notre connaissance de l'analyse la plus approfondie sur l'essai québécois à partir de ce point de vue. On consultera aussi la bibliographie qui indique quelques brèves études complémentaires sur la problématique et sur le corpus.
POLETTTI, Joseph-Guy, Montaigne à bâtons rompus. Le désordre d'un texte, Paris, José Corti, 1984, 124 p.
L'auteur prend ici le parti inverse de Michel Butor : au lieu de proposer une nouvelle architecture sous-jacente des Essais, il plaide pour qu'on reconnaisse l'importance du désordre dans ce livre. Ce point de vue pourrait nourrir non seulement les études montaniennes, mais aussi l'étude de la poétique du recueil de façon plus générale. En effet, Poletti insiste sur le lien étroit entre le désordre et la philosophie des Essais. De ce point de vue, l'absence de structure apparaît comme une forme tout aussi signifiante que l'architecture méthodique.
RICARD, François, «La littérature québécoise contemporaine, 1960-1977. IV : L'essai», Études françaises, XIII, 3-4 (octobre 1977), p. 365-381.
Cet article est aussi souvent cité que les travaux québécois pourtant plus volumineux de Jean Marcel et de Robert Vigneault sur l'essai. C'est qu'il fait une place considérable à la poétique du recueil à partir de l'observation qu'une grande proportion des essais québécois sont des textes colligés. François Ricard, qui a aussi étudié de ce point de vue le genre de la nouvelle (voir les deux entrées dans cette section de notre bibliographie), propose de tenir compte du "nouvel éclairage" que constitue le "nouveau contexte" du recueil. Cette perspective est développée et approfondie dans le mémoire de Sophie Montreuil (voir supra).
VAUGEOIS, Dominique, L'épreuve du livre. Henri Matisse, roman d'Aragon , Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion (Perspectives), 2002, 261 p.
La réflexion de Vaugeois autour de la constitution du Livre rejoint la problématique du recueil par rapport à la constitution de l'essai. Henri Matisse, roman , de Louis Aragon, "n'est pas un texte écrit dans une continuité, qu'elle soit temporelle ou intentionnelle" (10), il s'agit d'un recueil de textes indépendants écrits entre 1941 et 1971. Vaugeois envisage ici la notion de recueil comme une problématique particulière du fait qu'" Henri Matisse, roman est un recueil dynamique où la composition travaille le composite des textes autant que le texte travaille la composition" (16).