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Le fragment : repères bibliographiques

Pascal Quignard, Une gêne technique à l’égard du fragment, Paris, Fata Morgana, 1986.

L’essai de Quignard, comme texte polémique, questionne la notion d’œuvre. Son livre, toutefois, est composé tel un recueil de fragments (ce paradoxe atténue d’emblée le ton polémique). Il débute par une critique des Caractères de La Bruyère. Il s’agirait selon lui du premier livre de fragments (1688), qu’il décrit comme art moderne remettant en question les concepts d’harmonie et de tradition pour affirmer un narcissisme, favoriser l’exacerbation du moi et une brutalité. Selon Quignard, non content d’être iconoclaste, le fragmentiste est phonoclaste (il brise l’harmonie de la voix continue de la tradition orale) et logoclaste (il transcrit sur la page des bribes de pensée non articulée). Formellement, Quignard considère comme surfait le rôle que le fragmentiste attribue à l’espace blanc, qui n’empêcherait nullement la successivité des fragments. Selon lui, les fragments travaillent en contraste les uns par rapport aux autres, ou par dismorphie.

Par contre, selon lui, le fragment " permet de renouveler […] 1. la posture du narrateur et 2. l’éclat bouleversant de l’attaque " (54). Il est impuissant à devenir un genre, puisqu’il est limité aux œuvres inachevées ou au publications posthumes. Outre le caractère diffracté de l’écriture fragmentaire, qui en fait, selon Quignard, une pratique à éviter, puisque incontrôlée et disgracieuse, l’écriture fragmentaire est associée au corps, sa rapidité et sa mollesse. À cette critique Quignard ajoute une dimension morale : l’œuvre d’art demande un certain effort de liaison; en un mot, de travail. Après avoir avoué sa fascination pour la pratique du fragment, Quignard ajoute qu’il lui a été facile d’y succomber dans le cadre de cet essai. L’écrit devient alors odieux, selon lui, puisqu’il acquiert une dimension anthropomorphique.

À la toute fin, Quignard s’amende de sa critique. Il justifie le livre de La Bruyère en disant qu’il s’agit d’un " travail de relecture " (68) des phrases lues ou entendues. Quignard ajoute que c’est l’activité à laquelle le livre son travail d’écrivain : " Je prête l’oreille à un son qui est très loin dans le temps. Je lis " (71). En somme, cet essai polémique soulève des problèmes (de mise en recueil, lorsqu’il est question du caractère posthume de plusieurs œuvres en fragments) sans offrir de réponses théoriques; c’est donc le genre de l’essai qui est mis en valeur.

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