Chercheur principal

  • Karim Larose (Université de Montréal)

Financement

  • CRSH, Subvention ordinaire de recherche, 2006-2009

De la langue à la parole. L'incidence de la question linguistique dans l'essai et la poésie d'expression française et anglaise au Québec

Description du projet

Fondé sur l'étude d'un important corpus de textes littéraires et d'archives, ce projet de recherche porte sur l'inscription de la problématique linguistique dans le discours essayistique et poétique québécois et se situe dans la continuité de travaux sur la spéculation linguistique que je mène depuis un certain nombre d'années. Mon hypothèse est qu'on ne peut saisir l'importance au XXe siècle des rapports entre langue et littérature sans un profond examen de l'articulation théorique entre langue et parole, laquelle acquiert une valeur inédite avec le romantisme, alors que se déploie un régime «expressiviste» fort (Taylor, Rancière) qui en constitue le cadre philosophique. Au Québec, cette question se pose avec une acuité particulière, dans la mesure où la langue parlée – du French Patois au Joual – a constitué l'horizon jusqu'ici indépassable de la réflexion sur la langue. De nombreuses propositions, au fil des décennies, ont ainsi cherché, suivant des configurations diverses, à penser le mariage entre parole et langue, de la Société du parler français (fondée en 1902) aux intellectuels faisant la promotion du français québécois dans les années 1970.

Dans un premier temps, il s'agira d'analyser les idées et les positions sur la langue véhiculées dans l'essai et l'espace public par l'intelligentsia québécoise en suivant leur circulation dans des réseaux aussi bien littéraires que politiques ou institutionnels. En retraçant ainsi l'évolution de la spéculation sur la langue dans une perspective d'histoire intellectuelle, on s'écartera résolument du courant de recherche dominant axé principalement sur la perception collective de la norme et des variations linguistiques. Ce travail accueillera au premier chef la réflexion d'essayistes, de critiques et de poètes, lesquels ont joué un rôle inaugural sur ce plan, mais sera aussi attentif au dialogue constant qu'ils entretiennent avec des journalistes, des historiens et des politiciens aussi bien qu'avec des ecclésiastiques ou des chroniqueurs linguistiques. Ce premier volet s'attachera à la période 1867-1957, peu abordée jusqu'à maintenant dans les études sur la langue (abstraction faite de nombreux travaux lexicographiques), sauf dans le contexte de survols socio-politiques très généraux.

Un volet plus littéraire du projet visera dans un second temps à faire la lumière sur le motif de la parole, absolument central dans le discours culturel de la Révolution tranquille, qu'on a justement désignée comme un «âge de la parole». Il faudra comprendre tout d'abord les raisons du succès d'une telle formule dans l'historiographie littéraire. À cette fin, l'analyse se concentrera sur les textes issus de la critique littéraire de l'époque et sur un certain nombre d'oeuvres poétiques significatives qui font appel à un dispositif métaphorique justement marqué par l'expressivisme. Mais il faudra également montrer que cette problématique accompagne en fait la modernité poétique dès la première moitié du XXe siècle. En la ressaisissant à l'origine, c'est ainsi toute l'histoire du fait et de l'invention littéraires au Québec que l'étude de la parole permet de penser autrement.

Le cadre interdisciplinaire de ce projet intègre des approches et méthodes au confluent des traditions de recherche littéraire, historiographique et linguistique. Il marie des interrogations théoriques à un souci pour les textes concrets et leur réception dans de larges réseaux. Cette recherche a pour ambition de montrer avec précision que, contrairement à ce qu'on imagine communément, l'unanimité est loin de régner autour de la question linguistique, même dans la période précédant la Deuxième Guerre mondiale et même parmi des intellectuels qui partagent la même tendance politique. Les différences de position parfois discrètes portent souvent sur l'essentiel; c'est pourquoi il nous paraît fondamental, pour saisir la complexité de la tradition de réflexion sur la langue au Québec, de les mettre en lumière avec toutes leurs nuances. Tous les outils de recherche, bibliographies générales et spécialisées, banques de données électroniques et revues de presse méconnues, seront mis à contribution pour donner à voir au chercheur et au lecteur un paysage inédit et aussi contrasté que possible de la problématique linguistique. Diverses publications en feront foi, dont un ouvrage de synthèse sur la réflexion sur la langue (sur les années 1867-1957) et une anthologie en trois volumes rassemblant les débats linguistiques dans les journaux québécois du XXe siècle.

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