Chercheure principale

  • Micheline Cambron (Université de Montréal) 

Financement

  • CRSH, 2001-2003

La non-lecture du XIXe siècle québécois ou la constitution d'une vulgate

Qu'il soit historien ou littéraire, le chercheur qui se penche sur le XIXe siècle québécois ne peut s'empêcher de déplorer le poids d'une vulgate que l'accumulation des travaux savants ne semble pas parvenir à éroder. On peut en effet parler, pour ce qui est du XIXe siècle québécois, d'une véritable vulgate, au sens péjoratif du terme, qui, largement diffusée, impose dans sa permanence un infrangible filtre de lecture à tous les discours. Énumérons quelques-unes des idées reçues qui émergent de cette vulgate : il n'y aurait pas de libéralisme après 1845, toute la société québécoise s'engluant dans un conservatisme messianique intransigeant; les œuvres littéraires — et à l'époque, cela inclut les textes journalistiques, les textes historiographiques et les discours présents dans l'espace public — seraient sans intérêt du point de vue de la forme et ne vaudraient que pour leur intérêt documentaire ; les contacts du Québec avec le reste du monde auraient été rares et peu significatifs, nous serions donc toujours en retard d'une révolution ; la vie intellectuelle québécoise aurait été un véritable désert, tout juste traversé des figures marginales de nos grands hommes incompris. On peut voir là un échec du discours savant, la sédimentation des discours n'ayant pas mené à une transformation des savoirs mais plutôt à une réitération, involontaire bien sûr, de la vulgate. Cet état de fait, qui paralyse la recherche en la conduisant à s'inscrire continûment dans une dialectique où s'opposent la perception commune de la période et les ouvrages savants, mérite qu'on s'y arrête car, ultimement, c'est la pertinence même du discours sur le XIXe siècle québécois qui risque d'être frappée d'inanité.

La fréquentation des textes permet de voir que le processus de réification de la lecture sous forme de vulgate est à l'œuvre dès le XIXe siècle. Les textes savants qui, souvent involontairement, s’y rattachent, ont en commun de n'avoir pas joué le jeu de la lecture littéraire, c’est-à-dire le jeu qui consiste à entrer en dialogue avec les textes en tenant compte de leur dimension formelle et en préservant l’espace de liberté qui autorise la pluralité et la complexité des interprétations (Barthes, Dufays et al., Steiner). Considérés comme des documents, ces textes ont été conçus comme étant à eux-mêmes leur propre interprétation, ils ont en quelque sorte été réifiés dans leur seule dénotation, réduite à l’univocité d’une évidence. Puisque les catégories discursives du XIXe siècle sont d'abord littéraires, cette réduction de la lecture à des dimensions purement documentaires peut être considérée comme une non-lecture. Ce projet repose donc sur l'hypothèse que la vulgate se nourrit de la non-lecture des textes, ou, pour le dire autrement, d'une lecture des textes si réductrice qu'elle interdit de prendre en compte la nuance formelle porteuse de sens.

Les objectifs de cette recherche sont donc triples : d’'abord, comprendre les modes de constitution de la vulgate par une analyse minutieuse des textes portant sur les œuvres du XIXe siècle, depuis leur parution jusqu'à aujourd'hui. Pour ce faire, deux corpus de base seront retenus : celui qui s'est constitué autour des récits (romans et discours historiographique) et celui portant sur les revues littéraires publiées entre 1888 et 1900. Dans le premier cas, la chaîne des discours est abondante et pour certaines œuvres du moins, ininterrompue depuis la publication des œuvres; dans le second elle est quasi inexistante — la non-lecture prend alors la forme d'une raréfaction de la lecture plutôt que d’une scotomisation de la matière textuelle, comme pour la première série. 

Il s’agira ensuite de déceler dans les procédés relevés la conception de la lecture et de la littérature qui est à l'œuvre et, par là, les modalités de lecture retenues par les analystes, cherchant à voir si les œuvres sont lues, relues ou simplement perçues à travers le filtre de lectures antérieures, de travaux seconds. Le concept de «récit de lecture» sera au cœur du projet de recherche, en sera la pierre de touche. En effet, il s'agira moins ici d'analyser du point de vue théorique les textes critiques en s'attachant à en faire la déconstruction épistémologique que d'en dégager les stratégies et les parcours de lecture des textes analysés, indépendamment des résultats analytiques explicitement manifestés dans les conclusions. Sera mise à l’épreuve l'hypothèse qu'une telle chose qu'un récit de lecture peut être induite de chacun des textes portant sur les œuvres et que ce récit de lecture est précisément ce qui est récupéré par la vulgate et la conforte. 

Dans un troisième temps, il s'agira, ayant compris les modes de rémanence de la vulgate, de rendre les textes du XIXe siècle à la lecture littéraire, toujours plurielle, plutôt qu'à la seule démonstration historiographique ou idéologique.

Ce travail se situe au confluent de diverses traditions de recherche, littéraires, philosophiques et historiographiques. L'originalité de ce projet est d'articuler à la dimension individuelle de la lecture une dimension sociale, par la médiation de récits de lecture et de macro-récits de lecture. Les résultats de cette recherche devraient constituer un apport majeur pour l'histoire culturelle, voire amener une redéfinition des contours de cette discipline.

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