Chercheur principal

  • Daniel Chartier (UQAM) 

Collaboratrice

  •  Marianne Stenbaeck (McGill University)

Financement

  • CRSH, subvention « Savoir », 2014-2019

L'émergence d'une littérature : enjeux formels et esthétiques de la littérature écrite du Nunavik

Pour les études culturelles, le cas de la littérature inuite écrite du Nunavik est unique et fascinant. Apparue tardivement au milieu du 20e siècle, cette littérature s'inscrit dans un ensemble inuit plus vaste (comprenant le Groenland, le Nunavut, une partie de l'Alaska et le Nunatsiavut), s'inspire largement de modes oraux (dans les influences, la rédaction, l'esthétique et la réception) et se développe dans le contexte unique du 21e siècle, où la multiplication des possibilités de diffusion remet en question certains des principes fondamentaux de l'institutionnalisation littéraire (centre de consécration, jugement par des pairs, patrimonialisation). De plus, pour le chercheur habitué aux études littéraires, le cas inuit pose de sérieuses embuches, notamment en raison de l'absence d'outils documentaires et d'archivage, de la faiblesse du discours critique, et du caractère inachevé et fragmentaire de son organisation culturelle (absence de bibliothèque publique, dispersion des textes) et, dans le cas exemplaire et unique du Nunavik, par le plurilinguisme (inuktitut, anglais, français) de ses productions, qu'il serait simpliste (mais tentant) de diviser entre littérature pour consommation interne et externe. Ce cas remet donc en question une partie des principes mêmes de l'institutionnalisation littéraire, développée pour des littératures qui émergeaient au 19e siècle et au début du 20e. Compte tenu de ce qui précède, il semble incongru de constater qu'aucune étude d'ensemble ne se soit attachée à dégager les enjeux formels et esthétiques des productions, de la réception et de l'histoire de cette littérature émergente. La difficulté à compiler, à lire et à interpréter ces textes explique peut-être, sans l'excuser toutefois, cette lacune.

Depuis maintenant six ans, je dirige avec plusieurs collaborateurs de trois communautés linguistiques une initiative conjointe pour permettre de connaître, de mettre en valeur et d'accéder au patrimoine écrit du Nunavik. Cette initiative a permis de découvrir un corpus littéraire dont nous ne soupçonnions pas l'ampleur, principalement dans des périodiques (Rankin, 2011) et les médias électroniques. C'est donc dans la poursuite de ces travaux qu'il apparaît désormais urgent et nécessaire de travailler à cette étude du développement littéraire écrit du Nunavik. Il s'agit de dégager des textes, hors des principes empruntés du postmodernisme et du postcolonialisme, une « idée de la littérature écrite » proprement inuite et sa méthodologie correspondante, en s'inspirant des travaux contemporains plus larges en ce domaine pour l'Amérique du Nord (pour les autochtones : Denzin et al., 2008) et l'Europe du Nord (pour les sâmes : Porsanger, 2004; pour le monde circumpolaire : Langgård, 2011).

L'objectif principal de l'équipe triculturelle de ce projet (français, anglais, inuktitut) est de proposer une première interprétation de la littérature écrite du Nunavik, de 1959 à nos jours, qui inclut tant les quelques livres parus (une vingtaine à présent) qu'une compilation (à réaliser pour ce projet) des textes parus dans plus de 200 périodiques inuits (identifiés par S. Rankin, 2011), sans oublier (comme le recommande Langgård, 2011) un relevé de textes publiés sur les supports numériques écrits (Web, blogues, etc.) et multimédias (vidéos de spoken word, de chansons et de récitals de textes). Cet imposant corpus donnera une idée de la richesse, de la variété et de la complexité du corpus littéraire du Nunavik et permettra ensuite à l'équipe de travailler à en dégager les enjeux formels et esthétiques, tout en réfléchissant aux déplacements opérés dans les théories littéraires par l'émergence, principalement au 21e siècle, de cette littérature composite et radicalement différente.

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