Chercheure principale

  • Frances Fortier (UQAR)

Cochercheure

  • Andrée Mercier (Université Laval) 

Financement

  • CRSH, subvention ordinaire de recherche, 2009-2012

Narration impossible, indécidable et ambiguë. Enjeux esthétiques et théoriques de la transmission narrative dans le roman contemporain

Dans la foulée des recherches que nous menons depuis plusieurs années sur la narrativité contemporaine, nous entendons maintenant étudier de près un aspect particulier de la narration romanesque. De fait, tout un ensemble de romans explore les modalités inédites de la voix narrative dans le cadre d'un récit fictionnel en jouant expressément sur l'identité, sur la compétence ou sur la crédibilité du narrateur. Ce brouillage induit un questionnement qui vient se superposer à la saisie de l'anecdote : Qui, exactement, raconte cette histoire ? Ce narrateur est-il apte à la relater ? Peut-on se fier à son récit ? Pour l'heure, nous distinguons trois principales configurations sémiotiques et esthétiques de la narration qui rendent compte des formes et enjeux de ce brouillage. La narration impossible renvoie à la compétence du narrateur : on pense ici aux narratrices de Lauve le pur de Richard Millet (2000) qui transmettent un récit au registre stylistique très élevé alors qu'elles sont illettrées. La narration indécidable renvoie à l'identité du narrateur : qui, de la technicienne en documentation muséale ou de l'écrivaine Clarkson, raconte dans Hier de Nicole Brossard (2001) ? La narration ambiguë renvoie à la crédibilité du narrateur, à la fiabilité de son récit : on pense ici aux narrateurs retors de Jean Echenoz dans Un an (1997) et Je m'en vais (1999) qui, par le biais de la rétention ou la surabondance d'information, rendent suspects le narrateur et sa visée. Il va de soi que ces configurations peuvent se combiner, voire s'opposer dans un même récit comme dans Histoire de Pi de Yann Martel (2002), où la compétence du narrateur est patiemment construite alors que la fiabilité de son récit est mise en doute dans l'histoire même. 

Si la voix narrative a été étudiée, et avec elle les modalités de l'énonciation, c'est bien davantage sa dissolution et celle du narratif qui ont été privilégiées. La voix, pour importante qu'elle soit, est vue comme se déployant aux dépens du récit et se comprend comme un signe de l'épuisement du romanesque. Or, si une large partie du corpus contemporain poursuit les expérimentations énonciatives de la modernité littéraire, bon nombre de romans le font en renouant avec le narratif. Ce sont précisément ces romans qui nous intéressent et dans lesquels le problème de la voix génère le romanesque. Les exemples récents abondent : narrateurs lobotomisé, amnésique, illettré ou comateux, à l'incompétence affichée côtoient des narrateurs, à l'inverse, singulièrement rusés et «malhonnêtes», qui multiplient les fausses pistes, retiennent délibérément l'information ou la déforment, de manière à faire sentir au lecteur la duplicité inhérente au procès narratif ; d'autres, enfin, présentent une identité floue ou masquée dont le caractère indécidable devient véritablement un enjeu du récit. L'amplification du recours à de telles stratégies, à partir des années 1990, doit être interrogée et systématisée. Selon nous, elle participe de l'inflexion, voire de la redéfinition, du pacte romanesque contemporain. 

C'est dans cette perspective que nous poursuivons les objectifs théoriques et critiques suivants : 

  • dégager les principales formes de narration problématique et leurs enjeux esthétiques et sémiotiques ; 
  • déterminer les impacts de ces manifestations sur les théories de la narration ; 
  • montrer que la problématisation de la narration engage la redéfinition du pacte romanesque contemporain. 

Notre programme de travail comporte trois volets distincts : esthétique, théorique et critique. Il est fondé principalement sur un corpus de près de deux cents romans issus de diverses littératures et parus depuis 1990.

isle-planoconvex