Figurations romanesques du personnel littéraire en France (1800-1940)

 

Description du projet

L’écrivain devient, aux abords du XIXe siècle, une des figures centrales de l’imaginaire social en France, au point de prendre place parmi les « grands hommes » du Panthéon. Cette « sacralisation » de l’écrivain participe d’une série de transformations socioculturelles qui font du champ littéraire un espace de plus en plus autonome, en même temps que central dans la sphère publique. Cette autonomisation de l’univers littéraire génère une profusion de représentations contradictoires, au centre desquelles on retrouve quantité d’écrivains fictifs. De ces écrivains de papier, peu ont été retenus par l’histoire littéraire. Qui plus est, on a souvent réduit l’imaginaire de la littérature à un seul personnage, celui de l’écrivain solitaire et unique, négligeant ainsi les textes qui montrent l’écrivain en interaction avec ses pairs et les divers acteurs de la vie littéraire. Notre programme de recherche vise à reconstituer ce corpus pour voir comment, au moment même où elle s’impose comme espace social spécifique, la littérature se pense comme lieu de socialisation, d’ancrage identitaire et de travail collectif. Plus spécifiquement, nous nous concentrerons sur les « romans de la vie littéraire » (d’ Illusions perdues aux Faux-monnayeurs), de façon à voir comment cette autoréflexion s’incarne dans la fiction narrative. Coincé entre des discours qui valorisent la singularité et le génie retiré du monde, d’un côté, et un univers social de plus en plus peuplé et concurrentiel, qui fourmille de réseaux et de médiateurs entre son public et lui (éditeur, directeur de collection, cénacle, critique littéraire, etc.), l’écrivain est en quelque sorte sommé de concilier une écriture en solitaire avec une socialisation indispensable à l'existence en tant qu'auteur. Les configurations romanesques qui mettent aux prises, sur une scène fictive, l’écrivain et d’autres figures de la vie littéraire, permettent de voir comment les romanciers ont tenté de résoudre cette tension.

Notre programme de recherche vise tout d’abord à reconstituer ce corpus grâce à une série de dépouillements ciblés portant sur la production romanesque. Les ouvrages identifiés par ces recherches seront d’abord annotés en fonction d’un protocole permettant la constitution d’une banque de données collective, puis analysés de manière détaillée. Cette étude sera accomplie en fonction de trois axes principaux : 1. Emplois et frontières; 2. Trajectoires, scènes, postures; 3. Textes et travail : figuration, énonciation et généricité . Dans le premier, nous tenterons de dresser un répertoire des figures représentées dans les romans, d’identifier les configurations dominantes ou marginales et d’examiner les amalgames, distinctions, « fraternités », frontières ou rivalités construites dans les textes. Nous verrons alors quelles relations les romans mettent en place entre l’écrivain et l’éditeur ou l’écrivain et le journaliste. Nous verrons aussi où ces romans tracent les frontières entre l’univers littéraire et les autres sphères sociales, quel sort ils font aux figures de l’artiste, du bohème, de l’érudit, du mondain, du professeur, etc. Nous examinerons dans le deuxième axe le rôle joué par les configurations dans la trajectoire des personnages représentés. Quel part prend l’appartenance à un couple ou à un groupe dans l’entrée en littérature, le passage à la publication, la consécration, etc.? Quel traitement les romans réservent-ils, dans ces scènes de la vie littéraire, à l’ethos de groupe, au partage de traits linguistiques, physiques, vestimentaires, qui confèrent à l’écrivain une identité collective? Enfin, nous analyserons conjointement, dans le troisième axe, le travail dans le texte et le travail du texte. Il s’agira d’un côté de voir quel « travail » les personnages accomplissent, comment ils concilient vocation et profession, projet d’écriture et obligations de relations sociales, pendant que de l’autre il s’agira plutôt de voir en quoi le travail effectué par le roman lui-même se distingue de celui accompli au sein d’autres genres (l’épistolaire, le journal, le poème et la satire).

Postulant que les textes sont tout à la fois plongés dans le discours social et producteurs d’un travail discursif spécifique, ce projet adopte une perspective sociocritique et a pour originalité de chercher à joindre l’apport de deux courants importants de la recherche contemporaine respectivement consacrés à l’étude des sociabilités et à l’étude des imaginaires de la littérature. Une des hypothèses majeures sous-tendant ce projet est que le corpus des « romans de la vie littéraire » esquisse, malgré des zones d’ombre, des points aveugles et de la mauvaise foi, une sociologie romanesque de la littérature, dont l’apport à la compréhension de la littérature est majeur. Nous entendons contribuer à renouveler l’histoire de la littérature grâce à l’étude systématique des figures littéraires imaginaires (écrivains, éditeurs, etc.).

 

Chercheur universitaire

Michel Lacroix (Université du Québec à Trois-Rivières)
Pascal Brissette (Université McGill)
Anthony Glinoer (Université de Toronto)
Guillaume Pinson (Université Laval)

(CRSH, 2008-2011)

Dernière mise à jour : 3 septembre 2008

2e axe
Projets en cours

Contacter la webmestre

Courrier électronique : CRILCQ—Université de Montréal - CRILCQ—Université Laval - CRILCQ—UQAM

© 2008 Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises