La place occupée par Gaspard de la Nuit dans l'histoire de la modernité poétique est problématique.
Dans le même temps qu'ils reconnaissent que ce recueil représente le moment historique de la naissance du genre du poème en prose, les historiens négligent pourtant Bertrand au profit de la triade constituée par Baudelaire, Rimbaud et
Mallarmé. Place paradoxale, qui a pour effet que les historiens, une fois qu'ils ont nommé Bertrand, ajoutent illico que Baudelaire est le second poète de l'histoire à avoir pratiqué le poème en prose. Et pourtant, entre 1842 et 1862 (années respectives de la parution de Gaspard de la Nuit et des Petits poèmes en prose), il a paru plusieurs recueils qui ressortent de
l'esthétique poétique en prose, parmi lesquels, mais non exclusivement : les
Fantaisies de Champfleury, les Rythmes primitifs de Houssaye ou encore le
Livre du promeneur de Jules Lefèvre-Deumier. Outre ces recueils, L'Artiste,un périodique dirigé par Houssaye, a aussi fait paraître des poèmes en
prose, dont ceux de Murger. L'existence de ces poèmes, signés par des
auteurs importants de la vie littéraire française de l'époque, indique qu'on
ne peut plus se contenter de dire que l'histoire du poème en prose français
va directement de Bertrand à Baudelaire. Entre eux, une importante série de
textes a existé dont l'examen s'avère aujourd'hui nécessaire afin
d'apprécier adéquatement les enjeux historiques et esthétiques du genre.
Partant du postulat que la parution du recueil de Bertrand a radicalement
changé la donne esthétique de la poésie romantique et moderne, cette recherche examine les enjeux historiques de la poésie en prose française de la période 1842-1862. L'hypothèse centrale en est plus précisément que
l'examen intertextuel desdits poèmes permettra de comprendre la place
historique et esthétique occupée par Gaspard de la Nuit.
Le but visé par cette recherche ne consiste toutefois pas à démontrer que
Gaspard de la Nuit serait LE point d'origine historique des recueils qui le
suivent. Ce n'est en effet pas une histoire téléologique de l'intertexte qui
constitue le cœur du projet mais plutôt un mouvement réflexif où il s'agit
de penser les trajectoires formelles, génériques et esthétiques en regard de
l'idée d'une conversation entre les œuvres et un genre dont les poètes de
la période 1842-1862 auraient perçu la valeur et les motifs. En effet,
l'acte de lecture mobilise des temporalités complexes, au rang desquelles
compte la notion de « plagiat par anticipation » qui est en quelque sorte une
intertextualité à rebours. Autrement dit : dans le même temps qu'il porte son
passé générique, un poème en prose peut déterminer la lecture rétrospective
d'un texte qui le précède historiquement par les modulations particulières
qu'il opère du genre auquel il appartient. Conséquemment, l'originalité de
cette recherche réside dans le déplacement épistémologique qu'elle opère
quant à l'interprétation historique de la dynamique générique du poème en
prose. Les aspérités esthétiques et les saillies génériques particulières du
poème en prose français entre 1842 et 1862 permettent ainsi de repenser le
mode d'organisation de l'histoire de la poésie française dans la mesure où
le poème en prose, en tant qu'il est une construction symbolique
particulière du régime formel et esthétique de la littérature, met
finalement en place une conception dynamique de son propre horizon
d'attente.
Luc Bonenfant (UQÀM)
(CRSH, SOR, 2010-2013)
Dernière mise à jour : 19 avril 2010
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