Hémon, Louis. Maria Chapdelaine : roman. Illustrations de Clarence Gagnon. Montréal : Art global/Libre expression, 1980.
NOTE : Cette édition contient les mêmes illustrations aux mêmes pages que l'édition originale de 1933 (Paris, Mornay).
« La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les hommes commencèrent à sortir. Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée au bord du chemin sur la berge haute au-dessus de la rivière Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi, et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide, la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt, si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure dans un pays austère. » (p.1)
« Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.
Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte.
« Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir me parler pour vous faire engager vitement.
Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se contentèrent de rire.
Un jaloux dit à demi-voix:
« Et qui va être un «foreman» à trois piastres par jour? C'est le bonhomme Laliberté...
Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par rire aussi.
Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron, Napoléon Laliberté continuait à crier très fort.
« Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de reb’tir les clôtures pour l'été, c'est de le dire.
La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à conquérir.
Il poursuivait:
« Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront «cash» pour toutes les peaux de première classe. » (p. 3-4)
« Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter:
J'irai la voir un jour,
M'asseoir près de son trône,
Recevoir ma couronne
Et régner à mon tour...
Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel du maître, ralentit et finit par prendre le pas. » (p.15)
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