Horaire : Jeudi 8h30-11h30
Lieu : pavillon Maximilien-Caron, A-2405
Responsable : Martine-Emmanuelle Lapointe
Comment peut-on aborder la littérature québécoise contemporaine en mettant l'accent sur les héritages ? Les périodes modernes et contemporaines n'ont-elles pas été associées à un certain discours de la perte et de la fin, de la fragmentation et du recyclage plutôt qu'aux formes - pourtant complexes et quasi infinies - de la transmission ? Les plus récents travaux sur la littérature contemporaine française et québécoise insistent d'ailleurs souvent davantage sur la présence de l'autobiographie, de la mise en scène de soi, de la ritualisation et des récits du quotidien que sur les représentations de la communauté, des lieux de mémoire et des traditions culturelles. Tout se passe comme si l'histoire ne pouvait désormais s'écrire sur le mode collectif et devait être repensée, voire replacée, dans le contexte d'une intimité élargie. Comme l'a montré Dominique Viart dans l'un des rares articles à traiter de manière synthétique de la notion de filiation dans la littérature française contemporaine, c'est d'abord en interrogeant ses ascendants et sa généalogie familiale que le personnage littéraire contemporain dialogue avec son héritage culturel. « "Qui suis-je ?" dev[ient] "Qui me hante ?" ». Cette interrogation mènerait à une redéfinition de « l'attitude esthétique et idéologique envers la littérature antérieure » et donnerait lieu à une « lecture-écriture » (Viart) tournée vers la réception plutôt que vers la production.
Au cours de ce séminaire, nous privilégierons le point de vue du personnage de l'héritier, lecteur d'une histoire singulière et collective à la fois, en étudiant les attitudes esthétiques et idéologiques qu'il adopte à l'égard des savoirs qui lui sont transmis. Dans un contexte de crise potentielle de la transmission, ou du moins d'ébranlement des repères sociohistoriques, la figure de l'héritier témoigne à sa manière des apories liées à la construction des filiations culturelles. Son discours ne reconduit pas tant le mythe d'une tabula rasa absolue que l'idée d'une mémoire et d'une culture empreintes de négativité. Qu'il évoque « l'héritage de la pauvreté » (Rivard), les « lignées tragiques » (Mavrikakis) ou la culture crépusculaire (Richler) qui hantent le contexte québécois contemporain, le personnage de l'héritier atteste l'existence de ses relations, même précaires, avec le passé.
Les interrogations suivantes orienteront nos recherches. De quelles traditions littéraires les écrivains contemporains du Québec se réclament-ils ? Quelles formes ces traditions empruntent-elles ? Comment le personnage de l'héritier considère-t-il ou omet-il les oeuvres littéraires québécoises ? Les filiations littéraires et culturelles sont-elles sans failles ou relient-elles plutôt des oeuvres aussi nombreuses que diverses ? Camouflent-elles des trous, colmatent-elles des brèches ? Quelles sont les oeuvres et les traditions retenues par l'héritier fictif contemporain ? Enfin, comment interprète-t-il son passage et son inscription dans une mémoire collective et culturelle ? Afin de répondre, partiellement du moins, à ces questions, nous nous inspirerons des théories de l'histoire (Dumont, Ricoeur) et des travaux sur la réception et sur l'intertextualité (Jauss, Samoyault etc.). Il va sans dire que nous accorderons une importance primordiale aux analyses textuelles d'oeuvres québécoises contemporaines (qu'elles ressortissent aux genres de l'essai, de la poésie ou du roman).
Un vaste corpus d'oeuvres québécoises parues depuis 1960 sera proposé aux étudiants lors de la première séance.
*Une liste plus exhaustive sera distribuée lors de la première séance.
«Bibliothèques imaginaires du roman québécois», sous la direction d'Élisabeth NARDOUT -L AFARGE, Études françaises, vol. XXIX, n° 1 (printemps 1993), p. 7-168.
BIRON, Michel, L'absence du maître, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, « Socius », 2000.
DION, Robert, Le moment critique de la fiction. Les interprétations de la littérature que proposent les fictions québécoises contemporaines, Québec, Nuit Blanche Éditeur, 1997.
« Filiations », sous la direction d'Anne-Élaine CLICHE, Protée, vol. XXXIII, n° 3 (hiver 2005-2006), p. 5-107.
«Filiations intellectuelles dans la littérature québécoise», sous la direction d'Anne CAUMARTIN et de Martine-E. LAPOINTE, @nalyses (automne 2007). http://www.revuanalyses.org/document.php?id=768.
GARAND, Dominique, Accès d'origine. Pourquoi je lis encore Groulx, Basile, Ferron..., Montréal, HMH, «Constantes», 2004.
OUELLET, François, Passer au rang de père : identité sociohistorique et littéraire au Québec, Québec, Nota bene, 2002.
SAINT -MARTIN , Lori, Le nom de la mère : mères, filles et écriture dans la littérature québécoise au féminin, Québec, Nota bene, 1999.
c) Théorie
A RENDT , Hannah, « Le concept d'histoire antique et moderne », La crise de la culture, traduit de l'anglais par Patrick Lévy, Paris, Gallimard, «Folio», 1998 [1954], p. 58-120.
D UMONT , Fernand, Le lieu de l'homme . La culture comme distance et mémoire, Montréal, HMH, « H »,1971.
DUMONT, Fernand, L'avenir de la mémoire, Québec, Nuit blanche éditeur, 1995.
DUMONT, Fernand, «Le père et l'héritage», Interprétation, vol. III, n°s 1-2 (1969), p. 11-23.
HAMEL, Jean-François, Revenances de l'histoire. Répétition, narrativité, modernité, Paris, Minuit, 2006.
JAUSS, Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, traduit de l'allemand par Claude Maillard, Paris, Gallimard, «Tel», 1994 [1978].
KRACAUER, Siegfried, L'histoire des avant-dernières choses, traduit de l'anglais par Claude Orsoni, Paris, Stock, «Un ordre d'idées», 2005.
NORA, Pierre, «Entre mémoire et histoire», Les lieux de mémoire I. La République, Paris, Gallimard, 1984, p. XVII- XLII.
RICOEUR, Paul, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, «L'ordre philosophique», 2000.
SAMOYAULT, Tiphaine, L'intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris, Armand Colin, 2001.
SAMOYAULT, Tiphaine, Littérature et mémoire du présent, Nantes, Pleins Feux, «Auteurs en questions», 2001.
VIART , Dominique. 1999, «Filiations littéraires», dans Jan Baetens et Dominique Viart (dir.), Écritures contemporaines 2. États du roman contemporain, Paris, Caen, Minard, «Lettres modernes», p. 115-139.
3. Évaluation
Les étudiants analyseront une (ou plusieurs) des oeuvres proposées dans la liste de lectures. Ils devront d'abord présenter un exposé (de 20 à 30 minutes), puis remettre un travail de 12 à 15 pages à la fin du trimestre. Chaque étudiant devra également répondre à l'un des exposés présentés en classe (réplique de 5 minutes accompagnée d'un court texte).
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