LIT- 840D
Groupe de recherche « Histoire et esthétiques des formes poétiques : le poème en prose au XIXe siècle »

Université du Québec à Montréal, hiver 2009


Responsable : Luc Bonenfant

Objectif
Ce groupe de recherche s'inscrit dans le cadre de travaux de recherche sur les esthétiques du poème en prose au XIXe siècle. Plus précisément, il s'agira ici de comprendre les complexités générique et esthétique du poème en prose pré-baudelairien, c'est-à-dire d'un ensemble de textes qui, de Chateaubriand à Baudelaire, mettent en jeu les ressorts poétiques de la prose. Nous chercherons notamment à :
Comprendre les esthétiques de la poésie en prose de la première moitié du XIXe siècle ;
Comprendre les phénomènes de constitution générique à la lumière de l'objet « poème en prose » ;
Établir le discours critique concernant le poème en prose pendant cette période.

Descriptif
Les historiens de la littérature s'entendent généralement pour dire que la parution de Gaspard de la Nuit en 1842 représente le moment d'entrée officiel du poème en prose dans l'histoire littéraire. « Né » à l'époque romantique, le genre est toutefois immédiatement reconnu comme une forme hautement malléable et mouvante. Dès 1855, Baudelaire en parle d'ailleurs comme d'un type de prose « assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme [...] aux soubresauts de la conscience ».

Le poème en prose romantique prend des formes diverses qui permettent qu'on le confonde avec d'autres genres : chez Xavier Forneret, il ressemble au conte alors que chez Alphonse Rabbe il est assimilable à l'aphorisme. Les poèmes en prose de Maurice de Guérin sont épiques alors qu'Aloysius Bertrand baptise ses textes du nom de « fantaisie », mettant ainsi l'accent sur leur nouveauté formelle puisque la fantaisie a valeur de « composition sans règles » pour les écrivains romantiques. Comme l'explique Nathalie Vincent-Munnia, les premiers poètes en prose renoncent à donner à leurs textes des allures préexistantes et déterminées : « le poème en prose, écrit-elle, abandonne aussi toute possibilité d'énoncer ou de voir énoncer ses qualités essentielles, celles-ci étant nécessairement [...] variables, modulables ». Le poème en prose pré-baudelairien se serait donc constitué dans une absence de tradition. Formellement marginal, inédit en regard de la production poétique de l'époque, le genre semble naître de nulle part.

Un genre, bien sûr, n'a pas d'existence concrète : il est une construction symbolique qui permet de reconnaître un texte à la lumière de certaines traditions (historiques) de lecture et d'écriture. Les théoriciens des genres admettent toutefois généralement qu'un genre se fonde sur une mémoire, c'est-à-dire en rapport à des « modèles », qu'il prolonge ou qu'il subvertit. « Objet de mémoire propre au littéraire » selon Marielle Macé, un genre fonctionnerait en somme comme un « horizon d'attente » (Jauss). Autrement dit, il est constitué de conventions multiples (et parfois contradictoires) reçues dans une perception historique de la part des lecteurs : à partir de ce que Jean-Marie Schaeffer appelle la « compétence générique », ces lecteurs tentent de comprendre la complexité sémantique et sémiotique d'une œuvre particulière. Cette mémoire du genre prend d'ailleurs une valeur heuristique : la notion de genre permet de comprendre et d'expliquer la variété tout autant que la similarité d'œuvres éparses qui partageraient des traits récurrents.

Partant de ces remarques, je fais l'hypothèse que si le poème en prose ne s'inscrit dans aucune tradition générique particulière, il doit pourtant être né d'une série de conventions que les poètes ont trouvé dans des oeuvres de genres divers et qu'ils ont modulées, transformées. Le polymorphisme des textes qui forment ce qu'on peut appeler le « poème en prose pré-baudelairien » pointe vers un intertexte éventuel dont l'« amplification » (Laurent Jenny) semble par ailleurs être une des stratégies récurrentes. C'est donc à l'apparente contradiction entre la nécessité théorique d'un genre de se constituer dans une tradition et l'absence empirique d'une mémoire générique du poème en prose pré-baudelairien que les réflexions de ce groupe de recherche porteront.

Parallèlement à cette réflexion, nous pourrons penser à documenter la façon dont les écrivains de la période qui va de Chateaubriand à Baudelaire ont pensé la poésie et, éventuellement, le poème en prose (ou la prose poétique). La boutade de Baudelaire (« C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la nuit ») permet de penser que les poètes ont bel et bien réfléchi à cet objet hybride qu'est la poésie en prose. La dimension métacritique du discours d'alors sur la poésie permettra d'apporter un éclairage supplémentaire sur les questions abordées pendant les séances.

Fonctionnement
Les trois premières séances seront consacrées à la présentation, par le professeur, des enjeux de la problématique du groupe de recherche.

Une quatrième séance permettra aux participants de fixer le choix de leur corpus et de leur approche. Un calendrier de travail et de rencontres sera alors fixé pour le reste du trimestre, en fonction des choix retenus.

Les modalités d'évaluation (et la pondération conséquente) seront déterminés en fonction du nombre de participants, mais il sera proposé d'envisager une formule qui inclurait : 1. un exposé ; 2. une participation active aux discussions ; 3. une version écrite de l'exposé.

Bibliographie sélective (une bibliographie exhaustive sera distribuée à la première séance)

  • Bayard, Pierre (2002), « Le plagiat par anticipation », La Lecture littéraire, numéro spécial, p. 75-85.
  • Bayard, Pierre (2007), Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, Paris, Minuit.
  • Beebee, Thomas O. (1994), The Ideology of Genre, University Park, Penn State University Press.
  • Bernard, Suzanne (1959), Le poème en prose de Baudelaire jusqu'à nos jours, Paris, Nizet.
  • Bertrand, Jean-Pierre et Pascal Durand (2002), « Modernité et contemporanéité poétiques : l'héritage du XIXe siècle », Lendemains, no 105/106, 2002, p. 69-88.
  • Bertrand, Jean-Pierre et Pascal Durand (2006), La Modernité romantique. De Lamartine à Nerval, Paris-Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2006.
  • Combe, Dominique (2002), « Retour du récit, retour au récit (et à Poésie et récit) ? », Degrés, no 111, p. b1-b16.
  • Haxell, Nicolas Anne (1993), Reflections of the Revolution. Poetry and Prose for the Second French Republic, University of Durham, Durham Modern Languages Series.
  • Jauss, Hans Robert (1986), « Littérature médiévale et théorie des genres », dans Gérard Genette et al., Théorie des genres, Paris, Seuil, p. 37-76.
  • Jechova, Hana et al. (1993), La poésie en prose des Lumières au Romantisme (1760-1820), Paris, PU Paris-Sorbonne.
  • Jenny, Laurent (1976), « La stratégie de la forme », Poétique, 27, p. 257-281.
  • Jenny, Laurent (2002), La fin de l'intériorité, Paris, PUF.
  • Leroy, Christian (2001), La poésie en prose française du XVIIe siècle à nos jours, Paris, Champion.
  • Monte, Steven (2000), Invisible Fences. Prose Poetry as a Genre in French and American Literature, Lincoln/London, University of Nebraska Press.
  • Murat, Michel (2002), L'art de Rimbaud, Paris, José Corti.
  • Rothstein, Eric (1991), « Diversity and Change in Literary Histories » dans Clayton, Jay et Eric
  • Rothstein (dir.), Influence and Intertextuality in Literary History, Madison, University of Wisconsin Press, p. 114-145.
  • Ryan, Mary-Laure, « On the Why, What and How of Generic Taxonomy », Poetics, 10:2/3, 1981, p. 109-126.
  • Schaeffer, Jean-Marie (1989), Qu'est-ce qu'un genre littéraire ?, Paris, éditions du Seuil.
  • Vincent-Munnia, Nathalie (1996), Les premiers poèmes en prose : généalogie d'un genre dans la première moitié du dix-neuvième siècle français, Paris, Champion.
  • Walton, Kendall, « Catégories de l'art » dans Gérard Genette (dir.), Esthétique et poétique, Paris, Seuil, 1992, p. 83-129.


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