Automne 2010 – Université du Québec à Montréal

LIT-849G – Théories de l’écriture au féminin : « Pouvoir, plaisir et énonciation dans les textes érotiques contemporains »

LORI SAINT-MARTIN

Horaire

Jeudi 14 h- 17 h

 

Objectifs

Le but du cours est d'étudier les enjeux sociaux, idéologiques, politiques, discursifs et textuels que soulèvent les textes érotiques contemporains.

Pour y parvenir, quelques sous-objectifs seront retenus :

  • 1) interroger l'émergence récente du tout un courant de littérature érotique produite autant par les femmes que par les hommes, afin de mieux en comprendre les raisons (remontée du privé, retour du lisible, émissions et livres sur le sexe et la vie privée, etc.) et les enjeux ;
  • 2) étudier les relations de pouvoir dans ces textes et leur subversion par certains écrivains, écrivaines ;
  • 3) faire le lien entre énonciation et assujettissement ou affirmation de soi, etc.

 

Problématique

La sexualité humaine, en apparence spontanée, privée et libre, s'entoure en réalité de contraintes et d'interdits (Foucault) ; ce n'est pas une expression naturelle des instincts et des désirs, mais le résultat, entre autres, d'une construction et d'un modelage sociaux et culturels, liés par exemple aux rôles sociaux de sexe. Entre autres, il y a eu, dans l'imaginaire symbolique général et dans les textes érotiques classiques en particulier (Sade, Bataille, Leiris, Klossowski…), construction en miroir du masculin et du féminin pour répondre aux fantasmes masculins, les hommes ayant longtemps été les principaux producteurs et les premiers destinataires des écrits érotiques. Donnons quelques exemples : le fameux masochisme féminin qui répond au sadisme masculin ; l'exhibitionnisme féminin, pendant du voyeurisme masculin ; le désir de violer, auquel correspond chez la femme celui d'être violée, etc. Autrement dit, la femme est vue, traditionnellement, comme l'objet du désir et l'instrument de la jouissance masculine, plutôt que comme un sujet qui parle, voit, agit et désire de façon autonome. Ainsi, sans en avoir l'air, les auteurs de textes érotiques hétérosexuels élaborent une vision de la féminité et de la masculinité imprégnée d'enjeux de pouvoir.

On voit donc que les scénarios érotiques traditionnels, écrits par les hommes pour les hommes, présentent les femmes comme soumises, comme objets et instruments du désir masculin, comme proches du règne animal, etc. (Dardigna, Huston, Millett.) Paradoxalement, les femmes sont à la fois érotisées et encouragées à se transformer en objets sexuels, et entourées de tabous (ne pas dire leur sexualité, être vertueuses et soumises, etc.). Ces scénarios érotiques constituent donc un carcan aux rôles rigides prédéterminés et stéréotypés en fonction du sexe ; ils conduisent à l'objectification et, le plus souvent, à la domination, à la torture, voire à la mort de la femme.

Or, de nos jours, une abondante littérature érotique produite par des écrivains des deux sexes nous pousse à nous demander si les contraintes du genre traditionnel se sont assouplies. Pour mieux appréhender ce phénomène, nous privilégierons quatre grands axes de lecture : 1) la théorie psychanalytique, pour mieux comprendre les formes que prend le désir et les motifs inconscients qui le déterminent ; 2) la théorie féministe, pour analyser la distribution des rôles et des pouvoirs selon le sexe et pour étudier la représentation de la masculinité et de la féminité ; 3) les théories de l'énonciation, pour voir les liens qui s'établissent entre la voix et le pouvoir ; 4) les écrits classiques sur l'érotisme, qui permettront de situer le genre dans son historicité et de mieux en comprendre l'évolution.

Il faudra donc examiner les textes contemporains afin de savoir quels sont les partenaires en jeu, quelles formes prennent leurs ébats, quelles en sont les conséquences concrètes, et pour qui (jouissance, humiliation, mise à mort…) et, surtout, quelles formes prend la domination. Qui voit son désir exaucé ? La scène se passe-t-elle dans le plaisir mutuel, dans la contrainte, dans la violence ? Qui choisit le scénario, qui le met en scène, qui regarde, qui parle ? Ici, nous partons de la constatation capitale de Kate Millett, à savoir que les relations sexuelles sont la métaphore de relations de pouvoir sociales, et qu'il faut les interroger du point de vue du pouvoir et de la domination, et d'une vision normative des rôles sociaux de sexe, qui peut être contestée ou maintenue.

Pour rendre plus souples les vues de Millett, qui fait pour l'essentiel abstraction de la littérarité des textes qu'elle étudie, il faudra tenir compte de l'énonciation des textes érotiques. Y a-t-il jeu, parodie, polyphonie énonciative, satire ? Quelle incidence ont, par exemple, le choix du moment de l'énonciation ou encore celui de la personne de la narration ? Prenons un exemple simple: une narratrice qui raconte, au « je », des histoires de soumission, paraîtra dominer la domination qu'elle subit, mener le jeu tout en se soumettant, alors que le choix de la troisième personne aurait produit un tout autre effet. Afin de voir une gamme assez vaste d'explorations érotiques actuelles, on retiendra des textes québécois d'hommes et de femmes (les analyses pourront aussi porter sur des textes d'autres corpus nationaux). Il s'agira d'offrir des lectures nuancées, attentives à la fois à la lettre du texte (forme, langage, images…) et à ses retombées politiques et idéologiques.

 

Démarche pédagogique

Exposés magistraux et discussion sur les théories et les textes au programme. Exposés oraux.

 

Travaux

  • Un exposé oral à faire en classe ( 40 % de la note du cours).
  • Une analyse textuelle, à remettre au dernier cours au plus tard (50 %).
  • Participation active au cours (10 %).

La pondération sera discutée avec le groupe-cours.

 

Principaux critères d'évaluation

  • Assimilation des notions théoriques.
  • Originalité de la problématique et cohérence de la démarche.
  • Capacité d'approfondissement d'un texte littéraire.
  • Aptitude à la réflexion, à la synthèse.
  • Correction de la présentation matérielle (bibliographie, notes, etc.).
  • Qualité de la langue. Pour l'exposé, concision, pertinence, organisation, aptitudes à la communication orale.

 

Bibliographie

Livres obligatoires

  • Roger DES ROCHES, La jeune fille et la pornographie, Montréal, les Herbes rouges, 1991.
  • JeanneLE ROY, La zébresse, Montréal, Les Herbes rouges, 1994.
  • Danielle ROGER, Que ferons-nous de nos corps étrangers ?, Montréal, Les Herbes rouges, 1991.
  • Cahiers de textes théoriques et littéraires, en vente à la librairie Coop UQAM.

Textes théoriques (choix)

  • Bernard ARCAND, Le jaguar et le tamanoir. Vers le degré zéro de la pornographie, Montréal, Boréal, 1990.
  • Alison ASSITER et Carol AVEDON, Bad Girls and Dirty Pictures : The Challenge to Reclaim Feminism, Londres, Pluto Press, 1993.
  • Georges BATAILLE, L'érotisme, Paris, Minuit, 1957.
  • Patrick BAUDRY, La pornographie et ses images, Paris, Armand Colin, 1997.
  • Laurie BELL (dir.), Good Girls, Bad Girls : Sex Trade Workers and Feminists Face to Face, Toronto, Women's Press, 1987.
  • John BERGER, Ways of Seeing, Londres, Penguin, 1972.
  • Marie-Hélène BOURCIER, Queer Zones. Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Paris, Balland, 2001, et Sexpolitiques. Queer Zones 2, Paris, La fabrique, 2005.
  • Marcelle BRISSON, «D'Éros à Narcisse», Claudine BERTRAND et Josée BONNEVILLE (dir.), La passion au féminin, Montréal, XYZ, 1994, p. 45-53.
  • Gaëtan BRULOTTE, OEuvres de chair. Figures du discours érotique, Paris/Québec, L'Harmattan/PUL, 1998.
  • Varda BURNSTYN (dir.), Women Against Censorship, Vancouver, Douglas & McIntyre, 1985.
  • Judith BUTLER, Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, New York, Routledge, 1990.
  • -----, Bodies that Matter : On the Discursive Limits of Sex, New York, Routledge, 1993.
  • Micheline CARRIER, La pornographie : base idéologique de l'oppression des femmes, Sillery, Apostrophe, 1983.
  • Sue CARTLEDGE et Sue RYAN (dir.), Sex and Love : New Thoughts on Old Contradictions, Londres, Women's Press, 1983.
  • Marc CHABOT, Des corps et du papier, Montréal, Leméac, 2005.
  • Nathalie COLLARD et Pascale NAVARRO, Interdit aux femmes. Le féminisme et la censure de la pornographie, Montréal, Boréal, 1996.
  • Drucilla CORNELL (dir.), Feminism and Pornography, Londres, Oxford, 2000.
  • Anne-Marie DARDIGNA, Les châteaux d'Éros ou les infortunes du sexe des femmes, Paris, Maspero, 1980.
  • Gary DAY et Clive BLOOM (dir.), Perspectives on Pornography : Sexuality in Film and LIterature, Londres, Macmillan, 1988.
  • Philippe DI FOLCO (dir.), Dictionnaire de la pornographie, Paris, PUF, 2005.
  • Andrea DWORKIN, Woman Hating, New York, Dutton, 1974.
  • -----, Intercourse, New York, Dutton, 1987.
  • Pamela CHURCH GIBSON et Roma GIBSON (dir.), Dirty Looks : Women, Pornography, Power, Londres, BFI, 1993.
  • Nancy HUSTON, Mosaïque de la pornographie, Paris, Denoël-Gonthier, 1982.
  • Siri HUSTVEDT, A Plea for Eros, New York, Picador, 2006.
  • Alice HUGHES et Kate INCE (dir.), French Erotic Fiction : Women's Desiring Writing, 1880-1990.
  • Jane JUFFER, At Home with Pornography : Women, Sex, and Everyday Life, New York, New York University Press, 1998.
  • Susan KAPPELER, The Pornography of Representation, Minneapolis, University of Minnnesota Press, 1986.
  • Walter M. KENDRICK, The Secret Museum : Pornography in Modern Culture, New York, Viking, 1987.
  • Laura KIPNIS, Bound and Gagged : Pornography and the Politics of Fantasy in America, New York, Grove Press, 1996.
  • Sarah KOFMAN, L'énigme de la femme. La femme dans les textes de Freud, Paris, Galilée.
  • Le Point, « Les textes fondamentaux de l'érotisme », hors-série no 9, juillet-août 2006.
  • Laura LEDERER (dir.), Take Back the Night : Women on Pornography, New York, Bantam, 1980.
  • Audre LORDE, « Uses of the Erotic : The Erotic as Power », Sister Outsider : Essays and Speeches, Freedom, CA, Crossing Press, 1984, p. 53-59.
  • Wendy MCELROY, XXX : A Woman's Right to Pornography, New York, St. Martins Press, 1995.
  • Kate MILLETT, Sexual Politics, New York, Bantam, 1969.
  • Laura MULVEY, Visual and Other Pleasures, Bloomington, Indiana University Press, 1989.
  • D.E.H. RUSSELL, Making Violence Sexy : Feminist Views on Pornography, Buckingham, Open University Press, 1993.
  • Lori SAINT-MARTIN, « Playing with Gender, Playing with Fire : Anne Dandurand's and Jeanne LeRoy's Feminist Parodies of Histoire d'O », Nottingham French Studies, vol. 40, no 1, printemps 2001, 31-40.
  • Guy SCARPETTA, Variations sur l'érotisme, Paris, Descartes et cie, 2004.
  • Lynne SEGAL, Straight Sex, Londres, Virago, 1994.
  • Lynne SEGAL et Mary MCINTOSH (dir.), Sex Exposed : Sexuality and the Pornography Debate, New Jersey, Rutgers University Press, 1993.
  • Madelon SPRENGNETHER, The Spectral Mother : Freud, Feminism, and Psychoanalysis, Ithaca, Cornell University Press, 1990.
  • Jane USSHER, Fantasies of Femininity : Reframing the Boundaries of Sex, Londres, Routledge, 1997.
  • Carole S. VANCE (dir.), Pleasure and Danger : Exploring Female Sexuality, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1984.
  • Luise VON FLOTOW, « Tenter l'érotique : Anne Dandurand et l'érotisme hétérosexuel dans l'écriture au féminin contemporaine », L'Autre Lecture. La critique au féminin et les textes québécois, tome II, (anthologie préparée et présentée par Lori Saint-Martin), Montréal, Éd. XYZ, 1994, p. 129-136.
  • Linda WILLIAMS, Hard Core : Power, Pleasure, and the Frenzy of the « Visible », Berkeley, University of California Press, 1989.

 

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